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L’INVENTION DU NORD - NOUVELLE TYPOLOGIE

            « L’invention du nord - Nouvelle typologie » est une plateforme multimédia qui a pour objet d’articuler les récits contradictoires du et sur le Nord, à partir de la frontière - ici la DMZ - prise comme objet d’étude et comme méthode.

            L’invention du Nord s’est appuyée sur la collecte d’informations, écrits théoriques, historiques et géopolitiques principalement, mais aussi sur les rapports de voyages (blogs, essais, photos, films) d’écrivains, d’artistes, de journalistes, voire de touristes qui se sont rendus au Nord et ont témoigné - de leur attachements parfois à leurs propres préjugés. Comme les récits du nord sur lui-même, ou ceux du Sud ou de la CIA, ils ont cette tendance incoercible à la fiction, héritée des enjeux de la guerre froide, toujours sensible dans cette partie du monde. Cinq voyages sur la DMZ, trois depuis le Sud et deux depuis le Nord, ont permis de préciser, compléter quelque peu, confirmer ou contredire mes informations. Ce fut la découverte d’un ensemble de récits impressionnants de diversité, de grande rigueur scientifique ou profondément stéréotypés et idéologisés, établissant des connaissances et expériences impossibles à réconcilier, ou même à articuler, en raison de l’amplitude des contradictions manifestées. La difficulté de donner forme à ce gigantesque ensemble semblait insurmontable, à moins de partir de la forme de la contradiction elle-même, de l’affrontement et du conflit, une forme non-linéaire, qui a conduit à la construction d’une plateforme multimédia.

            De la phase préliminaire de constitution des archives sur la DMZ est ressorti rapidement, et de manière tonitruante, un principe d’opposition particulier, auto-légitimant, pour autant que les deux états-nations concernés, Corée du Nord et Corée du Sud, assoient leurs légitimités respectives sur le principe même de la division, d’opposition à l’autre, pour « affirmer symboliquement l’autorité de l’état territorial » (1). Par conséquent, la citoyenneté, d’un côté et de l’autre de la DMZ, est elle-même basée sur l’exercice de forces opposées : « La relation du peuple à l’état se définit non par ce qu’il soutient mais à quoi il s’oppose » (2).

 

            L’oxymore « frère ennemi », qui qualifie le peuple qui se trouve de l’autre côté de la frontière, et réciproquement, manifeste dans toute son ampleur l’ambivalence historique constitutive de cette partie du monde : d’un côté la haine soigneusement entretenue par les dirigeants des deux pays à l’égard du gouvernement de l’autre bord avec, en arrière-plan, les fluctuantes stratégies géopolitiques et économiques des gouvernements alliés, et de l’autre la nostalgie, pour chacun des deux peuples, de l’unité originelle, la dimension émotionnelle qui renvoie au projet toujours reporté de Réunification.

 

« Dans ces circonstances, les liens émotionnels qui se développent dans une communauté dont les membres partagent des affinités et une cohésion historique et culturelle perdent leur fondement dans la formation de la citoyenneté.  (3)»

 

            Le citoyen est donc constitué, douloureusement, d’une double dimension : constitutionnelle à partir de la division politique (un bon citoyen, au Nord ou au Sud, est un citoyen opposé à l’autre Corée) ; émotionnelle à partir de ses origines culturelles - une Corée unifiée -, de sa famille divisée et de son destin rêvé - la Réunification. Le vieillissement des citoyens séparés par la partition américaine de la Corée finira par émousser ces aspirations émotionnelles, les familles finissant par progressivement méconnaître puis oublier leurs membres isolés de l’autre côté de la DMZ. Restera le passé commun d’une histoire unifiée pour rêver le Futur commun d’une histoire pacifiée.

 

            Cette ambivalence participe de d’une catégorie méthodologique énoncée plus bas : la forme de la frontière. C’est cette ambivalence historique qui m’a le plus saisie dans ce projet, et que « Penser depuis la frontière » m’a amenée à considérer au plus près, pour lui donner forme : s’approcher de l’irréconciliable des faits politiques et des sentiments, tenter d’échapper à ces opérations idéologiques et médiatiques de lissage des données, qui les appauvrissent et les déforment, et conduisent droit aux stéréotypes.

 

            « Penser depuis la frontière », c’est s’emparer de celle-ci comme objet d’étude et comme méthode de travail : d’une part élaborer des pensées spéculatives sur les savoirs sur la frontière (ici la DMZ), mais aussi partir des formes qu’elle adopte, qu’on lui prête, des effets que ces formes engendrent, et prendre l’enquête à rebours pour considérer vers quels types de savoir, hiérarchisés ou non, scientifiques ou populaires (4), rationnels ou émotionnels, conduisent les formes de la frontière. Croiser la forme et le fond, secouer l’un pour saisir l’autre, et le contraire.

 

            La constitution préliminaire d’archives sur la DMZ et les histoires de la Corée, leur organisation pyramidale via un organigramme, ont permis d’élaborer un premier plan d’ensemble, un tour des pistes des savoirs et des représentations de la frontière, de dégager une structure organisatrice permettant de démarrer la construction du site et d’identifier de nouvelles enquêtes. Mais la nature même de la plateforme multimédia, l’outil de production du site, le logiciel Dreamweaver, résiste à cette tentative de l’organiser de l’extérieur, et met en place sa propre logique, réorganisant à son tour l’ensemble, engageant de nouveaux modes de pensées, d’associations, d’oppositions, de formes, qui produisent des séismes dans l’organigramme originel. Des mutations du fond et de la forme, entre le fond et la forme, ont fini par produire une impermanence virulente et foisonnante, et constituer le principe actif de la création du site. C’est cette dimension dynamique et imprévisible qui rend le projet excitant : la fabrication du site engendre de nouvelles articulations, et donc de nouvelles formes qui, à leur tour, produisent de nouvelles associations et modifient la trame originelle de l’organigramme, le modèle originel de construction.

            La plateforme multimédia permet de suivre de près, formellement, les pensées bifurcatrices de la frontière. Sa construction me permet d’observer combien la forme affecte le fond, combien la forme permet de questionner, de troubler le fond, de le créer : la construction de la méthodologie. Ainsi, à l’opposé des Irréconciliables des savoirs sur la frontière, l’ambition du projet est de réconcilier le fond et la forme de l’histoire, de connecter le factuel et la fiction, l’histoire hagiographique et l’histoire positiviste, la construction de cette histoire spécifique et sa déconstruction concomitante, sa réécriture permanente, par l’un ou l‘autre camp. L’histoire est une « construction discursive parmi d’autres (5)» dit Hayden White (6).

 

L’histoire est avant tout une manière de penser, une aventure intellectuelle qui a besoin d’imagination archivistique, d’originalité conceptuelle, d’audace explicative, d’inventivité narrative.».  «  Le mode objectif, fondé sur l’expulsion du “je”… est une fiction de méthode : personne n’ignore que c’est l’historien qui parle, décrit, énonce…  (7) ».

 

 

 

 

1- Peter Andreas, à propos de la frontière mexicaine.

2- Suk-Young KIM : « DMZ crossing – Performing emotional Citizenship along the Korean Border.”, Colombia University Press, 2014, page 6

3- ibidem
4- Boaventura de Sousa Santos, contre la « monoculture de la connaissance ».

5- ibidem

6- le "Linguistic Turn"

7- Ivan Jablonca, ibidem

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