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L’INVENTION DU NORD - NOUVELLE TYPOLOGIE

LES FORMES DE LA FRONTIERE...

            Depuis sa création, en 1953, les conflits autour de la DMZ affectent sa forme, et c’est l’observation de ces mutations qui permet de définir, à son tour, la méthodologie et la forme du projet. En 1950, le Sud et le Nord de la Corée préparent, chacun de son côté, l’invasion de l’autre. Mais le Nord est plus rapide et, le 25 juin 1950, il traverse la frontière (1). S’engage la guerre de Corée qui, entre 1950 et 1953 fera quatre millions de morts et de disparus. La Zone Démilitarisée (Demilitarized Zone / DMZ) sert de zone-tampon entre les deux Corées depuis la fin de la guerre. C’est paradoxalement la frontière la plus militarisée au monde : sur ses 248 kms de long et 4 kms de large, environ 600.000 soldats sud-coréens, 37.000 soldats américains et 1.000.000 de soldats nord-coréens se font face. Officiellement, la guerre n’est pas terminée, un simple cessez-le-feu est en vigueur depuis 1953. Aucun traité de paix n'a jamais été signé. On mesure ainsi les enjeux géopolitiques et les effets de pression qui s’exercent d’un côté et de l’autre de cette frontière qui n’en est pas une. L’historien américain Bruce Cumings la qualifie de « non-frontière d’une guerre inachevée ». La zone de guerre des deux Corées, restée en l’état depuis 64 ans, est peut-être ce qui faisait dire à Chris Marker :

« Lorsqu'un pays est partagé en deux par une frontière artificielle et que de chaque côté s'exercent les plus inconciliables des propagandes, il est naïf de se demander d'où vient la guerre : c'est cette frontière qui est elle-même la guerre. (2) »

            La guerre, comme forme de la frontière, encourage le site à assumer la forme du conflit ouvert. La double affiliation du citoyen coréen, constitutionnelle/émotionnelle, envisagée plus haut, participe de cette forme de la frontière. L’exclusion radicale, par la citoyenneté, des coréens de l’autre bord, se joue également sur le plan linguistique. Depuis la partition, la langue coréenne s’est divisée, au Nord et du Sud, au niveau de la prononciation, de l’écriture, de la grammaire, du vocabulaire, de l’accent. Cette exclusion s’exerce, en une volonté d’appropriation intégrale, jusqu’au(x) nom(s) même(s) de la Corée, jusqu’à l’existence même d’un mot commun pour qualifier le pays :

 

« Il n’existe pas en coréen de terme simple pour traduire « Corée » (...) au point (qu’on utilise) le mot K’oria (simple transcription de l’anglais Korea) pour [l’] exprimer. [...]   Nous sommes face, non plus à deux, mais à au moins quatre Corées, selon l’endroit où on se situe pour en parler  (3)» !

            Aussi, en nord-coréen, la Corée du Nord se nomme elle-même Chosŏn et nomme la Corée du Sud, Nam Chosŏn, le Chosŏn du Sud. En sud-coréen, la Corée du Sud est Han’guk et la Corée du Nord Pukhan, le Nord de la Corée du Sud. Ce dédoublement nominatif de la Corée se reflètera dans la qualification jamais absolue et souvent relativiste des territoires du site.

 

            Ce dédoublement linguistique constitue, sur la DMZ, « un bel exemple, de ce que le géographe Michel Fouchet qualifie de Métafrontière – c’est-à-dire une frontière qui dépasse temporellement et spatialement le territoire dans lequel elle s’inscrit au départ. (...) La frontière intercoréenne s’exporte (...) au Kazakhstan où la communauté (diasporique) coréenne russophone a été l’enjeu d’une véritable guerre des langues à laquelle se sont livrés les deux États coréens au tournant des années 1990 (...) pour apprendre à ces communautés la « vraie » langue coréenne » (4). Pour les deux Corées, il s’est agi d’apprendre à ces communautés la « vraie » langue coréenne : plusieurs versions des manuels de coréen ont circulé au Kazakhstan pendant cette période, porteurs de termes concurrents, ce que nous avons vu au-dessus, qui désignent la Corée ou la langue coréenne...

            En 1978, le kidnapping par Kim Jong-il de Shin Sang-ok, réalisateur vedette du Sud, et de sa femme actrice, Choi Eun-hee, « invités » par le Leader à régénérer le cinéma du Nord, constitue un autre épisode alors inédit de cette métafrontière au niveau cinématographique... Le drame de l’île de Silmido en externalise aussi le tracé : en 1968, un groupe de 31 soldats nord-coréens s’introduit en Corée du Sud pour assassiner le président Park Chung-hee, mais est stoppé avant l’accomplissement de sa mission. En retour, la Korean Central Intelligence Agency décide d’envoyer un groupe de repris de justice, l’Unité 684, assassiner Kim Il-sung. Mais les élections présidentielles amenant une détente Nord/Sud, la KCIA décide l’élimination de l’Unité 684...

« Certaines frontières ne sont plus du tout situées aux frontières, mais sont partout ailleurs, partout où s’exercent des contrôles sélectifs»

 

 

 

 

 

1-Bruce Cumings, The Korean War - A History, Modern Library Edition, juillet 2010.

2- Philippe Pons, Corée du nord, un état-guérilla en mutation, Gallimard 2016, page 14.

3- Valérie Gelézeau. Schizo-coréanologies. De la frontière spatiale aux discours de la division. Aspects et tendances de la culture coréenne contemporaine, Juin 2014, Nantes, France. <halshs- 01140555>
4- Gelézeau, ibidem

5- ibidem

6- le "Linguistic Turn"

7- Ivan Jablonca, ibidem

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