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L’équilibre des forces internationales a été marqué, dans la seconde partie du XXème siècle, par l’opposition est/ouest, l’affrontement latent entre les Etats Unis et l’URSS. Des échos de la guerre froide continuent de résonner aujourd’hui, dans la guerre civile en Syrie ou en Ukraine, ou dans l’existence d’un petit pays, la Corée du Nord, né de ce conflit du siècle dernier.

La partition de la Corée est le résultat d’un trait de crayon tracé sur le 38ème parallèle par deux militaires US, Dean Dusk et Charles Bonestell, du département de la Guerre, le 10 aout 1945, déterminés par la volonté des Etats Unis de conserver la capitale, Séoul, dans leur zone d’influence (1). Ce scénario militaire a écarté les coréens eux-mêmes des décisions qui établissaient la division de leur pays.

 

Cette dimension de BIOGRAPHIE HISTORIQUE représente le premier niveau d’accès à L’invention du Nord.

 

Dans l’isolement territorial, politique, social et culturel qui le caractérise depuis 60 ans, le Nord superpose de multiples couches de récits qui lui ont permis, et lui permettent encore, d’inventer le pays, d’écrire et réécrire son histoire. Les récits opèrent à de multiples niveaux de propagande, par les slogans et les discours, le cinéma et la peinture, la littérature et la poésie, la sculpture et l’architecture, civile ou militaire.

 Ces récits construisent une mythobiographie, c’est à dire un mélange de mythologie, d’hagiographie et de biographie, où s’enchevêtrent réalités et fictions. Ce terme désigne ici la manière dont le Kim Leader, quelque soit son prénom, invente sa propre légende, mais aussi celle de son peuple et de son territoire (2).

 

Le niveau MYTHOBIOGRAPHIQUE constitue le deuxième niveau d’accès à L’invention du Nord.

 

Des contradictions surgissent de ces différents récits du Nord sur lui-même, dans l’exercice de la double adresse de la propagande : à usage interne, vers le peuple du Nord, à usage externe vers les peuples alliés ou ennemis : l’URSS/Russie, la Chine, le peuple du Sud, les Etats Unis, le reste du monde. Ce double (parfois triple) langage engendre des interprétations parfois irréconciliables d’un même événement.

D’autres récits viennent s’ajouter, qui prétendent éclairer, d’un point de vue occidental par exemple, la compréhension de ce que serait – ou pas - la Corée du Nord. Analyses militaires, politiques, économiques, sociales, culturelles, portent sur le Nord des éclairages plus ou moins crédibles selon les parti-pris qui les fondent, souvent caricaturaux, selon les intérêts qu’éventuellement ils masquent. Des journaux de voyages inondent Internet, qui rapportent du Nord des images insolites, assorties de commentaires péremptoires, dans l’espoir plus de rendre compte de l’habileté dont ont fait preuve les pseudo explorateurs pour les obtenir que de toucher à une quelconque réalité du pays lui-même (3). Dans l’inextricable écheveau de leurs diversités thématiques et formelles, ces récits contribuent souvent, non à éclairer le visage dans l’ombre, mais à produire un surcroit d’opacité, à repousser l’inaccessible, à augmenter le degré de fiction. Le portrait de la Corée du nord reste dans l’obscurité, comme son image satellite nocturne.

Kim Jong-il (1941/42-2011) (4) adorait le cinéma. Membre du Politburo en 1968, il est nommé, en 1969, directeur du département de la propagande. Il occupera, dans les quinze années suivantes, d’autres postes, dans les services secrets, ou comme Ministre de la culture, puis comme Commandant suprême de l'Armée Populaire de Corée. La mort de Kim Il-sung, en 1994, le mènera, après une période de deuil officiel de trois ans, à succéder à son père comme dirigeant suprême de la République Populaire Démocratique de Corée.

 

Mais Kim Jong-il adorait le cinéma.

 

Il s’en est approché d’assez près, en tant qu’amateur, scénariste, essayiste, producteur. En 1987, il publiait, aux éditions Foreign Languages Publishing House de Pyongyang un essai intitulé The cinema and directing dans lequel il articulait sa vision du cinéma à la théorie du Juché, qui devait apporter au peuple du Nord indépendance politique, autosuffisance économique et autonomie militaire et dont l’objectif final était la réunification avec le Sud. L’essai élabore un parallèle entre la direction d’un film et celle d’un pays, qui opèrent, l’une et l’autre, selon des structures hautement hiérarchisées.

Dans cet essai, Kim Jong-il écrivait :

Le cinéma, science humaine destinée à répondre aux attentes d’un pays autonome, doit avant tout apporter un éclairage sur la nature humaine, indépendante par essence, et sur les problèmes qui découlent. Il doit permettre à l’homme de prendre en main son propre destin et d’assumer son rôle et ses responsabilités en tant que maître du monde.

Le niveau CINEMATOGRAPHIQUE est le troisième niveau d’accès à L’invention du Nord.

 

La CONTRADICTION est l’un des ressorts sur lesquels se construit la légende du Nord.

Se représenter aujourd’hui la Corée du Nord est une entreprise difficile, prise qu’elle est en tenailles entre des récits qui s’opposent les uns aux autres, des contradictions internes et externes, des couches superposées de stéréotypes produits par le Nord mais aussi par le Sud, et par l’Est et par l’Ouest, qui en entretiennent une production permanente (« L’axe du mal » de Georges Bush n’en fut pas la moindre des manifestations) : une forme d’orientalisme (5).

(5) Edward Saïd, « L’orientalisme », Edition Le Seuil, La couleur des idées, 2005.

L’image qui nous satisfait, nous rassure, celle qui ordonne à nos yeux tout cette mosaïque d’images et de sens, et rassemble de manière harmonieuse à nos chaotiques impressions d’ensemble est celle, abstraite et commode, car stable, de dictature. Mais cet effet de synthèse ne correspond en effet qu’à des exigences prosaïques car, pour reprendre les mots d’Alain Gresh :

 

(6) http://blog.mondediplo.net/2013-06-16-Iran-un-echec-pour-le-Guide-et-pour-la-presse, lundi 17 juin 2013, par Alain Gresh
Depuis longtemps, les médias occidentaux ont cessé de s’intéresser au pays réel, à sa vie politique et sociale, pour n’en retenir que des caricatures (6)

Le STEREOTYPE est un autre ressort de la construction de la légende.


(1) Bruce Cumings, « The Korean War, a History », Modern Library Chronicles, 2011, p103

(2) Terme utilisé par Michael Breen dans « Kim Jong-il, dictateur nord coréen », Ed. St Honoré Media, 2004 et Brian Myers, « La race des purs. Comment les nord-coréens se voient », Ed. St Simon, Paris 2011.
(3) Voir le livre de photos d’Adrien Golinelli, « Corée du nord, l’envers du décor », Ed. La Martinière, 2013, qui ne présente, en fait d’envers du décor, que l’endroit qu’on a bien voulu lui montrer.
(4) De source russe, Juri Irsenovitch Kim (Юрий Ирсенович Ким) est né le 16 février 1941 à Viatskoïe,  un camp militaire près de Khabarovsk, en Union Soviétique. De source coréenne du nord, Kim Jong-il est né le 16 février 1942 au Mont Paektu (RPDC). Le début de mythobiographies contraires.

L'INVENTION DU NORD

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