Dans son texte de 1954 « Qu’est-ce que l’autorité » publié dans « La crise de la culture (1) », Hannah Arendt examine la crise de l’autorité, sa disparition à l’époque moderne, concomitante des deux autres aspects de ce qu’elle appelle la « trinité romaine » : religion et tradition. Des confusions associent fréquemment l’autorité à la coercition ou à la violence, et moindrement à la persuasion :

 

S’il faut vraiment définir l’autorité, alors ce doit être en l’opposant à la fois à la contrainte par force et à la persuasion par arguments (2).

 

L’autorité, au contraire du pouvoir, tire ses racines du passé, dans les « légendes de fondation ». « Auctoritas, écrit Arendt, dérive du verbe augere « augmenter » et ce que l’autorité ou ceux qui commandent augmentent constamment, c’est la fondation ».

 

Toute autorité dérive de cette fondation, reliant tout acte au début sacré de l’histoire romaine, ajoutant, pour ainsi dire, à tout moment singulier le poids entier du passé (3).

 

À son arrivée au pouvoir, avec le soutien de l’URSS et de la Chine, Kim Il-sung, né Kim Sung-ju, a jugé utile de ne pas fonder son autorité sur sa seule légitimité militaire, mais de l’arrimer aux valeurs traditionnelles du roman national coréen. S’il avait modifié son nom pour adopter celui d’un héros de la lutte antijaponaise, décédé en 1935, il a surtout fortement valorisé deux des dimensions mythologiques partagées par les coréens, Tangun, le roi-héros fondateur de la Corée, et le Mont Paektu, au Nord de la Corée du Nord, lieu de naissance de Tangun. Une figure moins importante, mais apparaissant de manière récurrente aux génériques des films du Nord, et symbolisant la reconstruction de l’après-guerre, est celle de Chollima, le Pégase coréen.

 

Kim Jong-il est en réalité né Youri Irsenovitch Kim (...) pour autant que son père se trouvait en Union Soviétique de 1941 à 1945, dans une unité internationale de l'Armée Rouge. Kim Jong-il hérite de la légende et la développe intentivement : il serait né dans une cabane dans un Milyong (camp secret) du Mont Paektu. Sa naissance aurait été annoncée par une hirondelle et accompagnée du passage simultané de l'hiver au printemps. Ce jour-là, un grand glacier du mont Paektu aurait émis un son mystérieux, pour ensuite se briser et laisser échapper un double arc-en-ciel. Plus tard, dans le ciel, serait apparue la plus haute des étoiles. Sa mythobiographie est édifiante, digne d’un super-héros.

 

Et de même qu’on assignait pour origine à « tous les auspices » le grand signe par lequel les dieux donnèrent à Romulus l’autorité pour fonder la cité, de même toute autorité dérive de cette fondation, reliant tout acte au début sacré de l’histoire romaine, ajoutant, pour ainsi dire, à tout moment singulier le poids entier du passé (4).

 

Kim Il-sung a donc adossé son influence politique et militaire, son passé de résistant contre l’impérialisme japonais, à la dimension mythobiographique de l’autorité du Père fondateur de la Corée, Tangun. Après des décennies d’une occupation japonaise extrêmement dure, où la culture coréenne a été littéralement confisquée, la valorisation du combat d’indépendance combinée au culte traditionnel des ancêtres permet à Kim Il-sung de construire le grand Roman National, articulant les désirs identitaires issus des frustrations et des souffrances de l’histoire récente, avec les dispositions naturelles du peuple envers les mythologies ancestrales de la Corée.

 

Il est intéressant de se pencher sur « La création des identités nationales » (5) des sociétés européennes qui, au XIXe, n’ont pas procédé autrement.

 

Tout le processus de formation identitaire a consisté à déterminer le patrimoine de chaque nation et à en diffuser le culte. [] Pour faire advenir le nouveau monde des nations, il ne suffisait pas d’inventorier leur héritage, il fallait bien plutôt l’inventer (6).

 

Un « vaste atelier d’expérimentation »  s’ouvre donc en Europe au XVIIIème siècle pour culminer au XIXème, dans lequel les « trouvailles identitaires » se développaient, se trouvaient même imitées dès qu’un perfectionnement ou une innovation » apparaissait. Cette « fabrication collective des identités nationales » consistait en « une série de déclinaisons de l’âme nationale et un ensemble de procédures nécessaire à leur élaboration ».

 

La liste des éléments symboliques et matériels que doit présenter une nation digne de ce nom : une histoire établissant la continuité avec les grands ancêtres, une série de héros parangons des vertus nationales, une langue, des monuments culturels, un folklore, des hauts lieux et un paysage typique, une mentalité particulière, des représentation officielles – hymne et drapeau -  et des identification pittoresques  - costumes, spécialités culinaires ou animal emblématique (7).

 

Nous pouvons reconsidérer nos certitudes quand à l’ancienneté de nos « traditions »,  qui peuvent s’avérer fort récentes au regard de l’histoire, les reliques culturelles de quelques uns de nos grands ancêtres se trouvant parfois être des créations du XIXe. On appréciera, parmi ces « fictions créatrices » et fondatrices, des découvertes de manuscrits rares et très anciens, « recopiés » avant leurs disparitions opportunes, par des contributeurs motivés et prolixes.

 

« La source de l’autorité, écrit encore Hannah Arendt, dans un gouvernement autoritaire, est toujours une force extérieure et supérieure au pouvoir qui est le sien ». L’autorité, au Nord,  s’est trouvée fortement consolidée en 1993, lors de la « découverte », sur les pentes du Mont Yaebaek-san, près de Pyongyang, du tombeau de Tangun. Cette "stupéfiante découverte, qui a laissé sceptiques archéologues et historiens du Sud (8)" fait cependant l'objet d'un intérêt majeur pour tous les coréens, au Nord et au Sud, qui partagent la croyance en Tangun, le grand Père Fondateur. Le site a fait l'objet d'une "restauration" spectaculaire, la tombe est désormais une pyramide de 50 mètres de côté par 22 mètres de haut.

Pour conclure, la distinction entre autorité et pouvoir nous aidera à appréhender, à l’Est ou à l’Ouest du monde, les conditions mêmes dans lesquelles nous accueillons tous les « discours de la servitude volontaire (9) » :

 

La relation autoritaire entre celui qui commande et celui qui obéit ne repose ni sur une raison commune, ni sur le pouvoir de celui qui commande ; ce qu’il ont en commun, c’est la hiérarchie elle-même, dont chacun reconnaît la justesse et la légitimité et où tous deux ont d’avance leur place fixée (10).

 

 

 

 

Christiane Carlut

 


(1) Folio essais, Gallimard traduction française 1972

(4) ibidem page 162
fleche

(2) Hannah Arendt, ibidem p123

(3) ibidem page 162

CONSIDÉRATIONS SUR LE CONCEPT D’AUTORITÉ ET LES LEGENDES DE FONDATION EN RPDC À PARTIR DES RÉFLEXIONS DE HANNA ARENDT ET ANNE-MARIE THIESSE.

 


> Mythobiographie du dedans

> Le chalet du Mont Paektu

(5) « La création des identités nationales – Europe XVIIIe - XXe », Anne-Marie Thiesse, éditions du Seuil, 1999-2001.

(6) Ibidem, p12 et 13.

(7) Thiesse, p14.

(10) Arendt p123

> Tangun

(8) Le Monde, 2011/10/07

(9) La Boétie, Ed. Mille et une nuits, 1995


La création des identités nationales 1

La création des identités nationales 2