Christiane Carlut
Septembre 2016

 


Dans son texte de 1954 (1)« Qu’est-ce que l’autorité » publié dans un recueil intitulé « La crise de la culture », Hannah Arendt intégrait dans celle-ci la crise de l’autorité, sa disparition à l’époque moderne, concomitante des deux autres aspects de ce qu’elle appelle la trinité romaine : religion et tradition. Ce texte permet de dissiper les confusions fréquemment répandues qui associent l’autorité à la coercition ou à la violence, et moindrement à la persuasion.

S’il faut vraiment définir l’autorité, alors ce doit être en l’opposant à la fois à la contrainte par force et à la persuasion par arguments(2).

L’autorité, au contraire du pouvoir, tire ses racine du passé, dans ce que nous pourrions nommer les « légendes de fondation ». « Auctoritas, écrit Arendt, dérive du verbe augere « augmenter » et ce que l’autorité ou ceux qui commandent augmentent constamment, c’est la fondation ».

Toute autorité dérive de cette fondation, reliant tout acte au début sacré de l’histoire romaine, ajoutant, pour ainsi dire, à tout moment singulier le poids entier du passé (3).

Le Nord fonde son autorité précisément sur ce que Hanna Arendt pose comme étant la base de l’autorité : la légende de fondation. Parmi les tentatives d’éclairer la compréhension de ce que serait le Nord, cette tentative-ci se paie d’une grille de lecture et d’analyse qui a le mérite de définir et d’éclairer ses concepts, et de reposer sur l’interprétation de faits historiques échappant aux abstractions et esquives philosophiques habituelles.

Il n’est pas question de réécrire toute l’histoire de la Corée, ni de produire des formulations définitives à la lumière de cette analyse arendtienne, mais de dégager des tendances, d’observer des dispositions, de repérer des récurrences dans le fonctionnement historico-politique du Nord qui ont tendance à échapper aux analystes,  des médias en particulier, qui ont tendance à plaquer sur le Nord les stéréotypes occidentaux les plus primaires. A pratiquer ce qu’on peut bien appeler un « orientalisme » de belle volée.

Un cas est à l’origine de cette réflexion, une vidéo diffusée sur toutes les chaines du monde et encore très présente sur Internet aujourd’hui, les images de l’enterrement de Kim Jong-il le 28 décembre 2011. Avec ou sans commentaires, deux aspects étaient pointés par les différentes chaines, la dimension militaire et ordonnée du défilé, et les sanglots de désespoir du peuple du Nord, accusé plus ou moins ouvertement de verser des « larmes de crocodile », d’être obligé de présenter ces figures de désolation en raison d’une surveillance étroite de la police politique, bref en raison d’une intimidation policière.

 

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      Vidéo de l’enterrement de Kim Jong-il le 28/12/2011 à Pyongyang. Le peuple est en pleurs.

 

Sous-tendus à ces remarques, commentaires ou suggestions du montage, le fait que le peuple du Nord ne saurait pleurer son propre tyran, cause évidente de tous ses maux.

Il suffit de comparer ces images avec celles de l’enterrement de Park Chung-hee, le 03/11/1979 à Séoul ou avec celle de l’enterrement de Roh Moo-hyun le 29/05/2009 à Séoul pour observer la première des évidences, les larmes, au sud ou au nord sont les mêmes, la désolation et l’affliction identiques, qu’il s’agisse d’un président démocrate comme Roh Moo-hyun ou d’un dictateur comme Park Chung-hee. La Corée, comme d’autres pays asiatiques, est un pays où le culte des ancêtres et des gouvernants fait l’objet une tradition millénaire, la proximité quasi familiale, voire la projection du peuple envers le dirigeant restant pour nous, occidentaux, un objet de complète incompréhension. 

 

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Vidéo de l’enterrement de Park Chung-hee, le 03/11/1979 à Séoul. Le peuple est en pleurs.

 

 

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Vidéo de l’enterrement de Roh Moo-hyun le 29/05/2009 à Séoul. Le peuple est en pleurs.

 

Cet éclairage particulier des images permet d’introduire une certaine suspicion à l’égard des interprétations courantes, et insinue une certaine fragilité dans leur crédibilité. Ce n’est qu’en prenant en compte les décalages politico-temporels induits par les traditions coréennes qu’on pourra espérer construire une image plus proche de la réalité que celle proposée  par les raccourcis idéologico-médiatiques. L’image que renvoient les médias de la Corée établissent une confusion dans leur analyse des faits rapportés entre le concept d’autorité propre aux pays asiatiques et le notre, fondé sur une interprétation différente de cette notion.

Là où le texte de Hannah Arendt croise le chemin de cette réflexion, c’est dans l’outil qu’elle propose de lecture du rapport au pouvoir et à l’autorité.

Donc, une civilisation qui, de toute éternité, voue un culte à ses figures de pouvoir, à ses gouvernants (chercher réf Cummings et Lankov) qui, du fait de la tradition confucianiste de la Corée, sont vénérés comme des pères. Des pères fondateurs.

Lors de son arrivée au pouvoir par la bénédiction de l’URSS et les troupes de la Chine, Kim Il-sung a jugé utile de ne pas fonder son autorité sur sa seule légitimité militaire. Il a pris soin de changer son nom pour adopter celui d’un héros (à compléter avec son vrai nom et l’origine du nom Kim Il-sung), et de mettre en valeur des éléments mythologiques, comme la référence à Tangun, héros fondateur de la Corée, au Mont Paektu (lieu de naissance de Tangun),  qui nous semblent, du point de vue occidental, à la fois anecdotique et folklorique sauf que, si nous suivons le raisonnement de Arendt, cette décision a proprement re-fondé l’autorité politique en RPDC.

Et de même qu’on assignait pour origine à « tous les auspices » le grand signe par lequel les dieux donnèrent à Romulus l’autorité pour fonder la cité, de même toute autorité dérive de cette fondation, reliant tout acte au début sacré de l’histoire romaine, ajoutant, pour ainsi dire, à tout moment singulier le poids entier du passé (4).

La volonté délibérée de Kim Il-sung d’adosser son autorité à celle du Père Fondateur de la Corée, Tangun, lui permet de conférer à son pouvoir une dimension quasi-religieuse, mythologique, après des décennies d’occupation japonaise pendant lesquelles l’occupant n’a eu de cesse de confisquer la culture coréenne (interdiction de parler coréen) pour imposer la culture japonaise dans l’argument fallacieux d’une égale pureté de la race. La frustration du peuple coréen pendant cette longue époque a pu être rassasiée en associant l’indépendance de la Corée à l’égard de l’occupant japonais au culte des ancêtres traditionnel. 

Il faut distinguer là l’autorité du pouvoir : .....

La relation autoritaire entre celui qui commande et celui qui obéit ne repose ni sur une raison commune ni sur le pouvoir de celui qui commande ; ce qu’il ont en commun, c’est la hiérarchie elle-même, dont chacun reconnaît la justesse et la légitimité et où tous deux ont d’avance leur place fixée (5).

Kim Il-sung assoit son autorité sur le culte du Père fondateur, Tangun, des héros, de la refondation de la Corée sur la base d’une guerre d’indépendance (colonisation japonaise), d’une révolution,  de la volonté d’unification de la Corée, séparée par les américains. mais son pouvoir lui est conféré par le champ militaire. « La source de l’autorité, écrit Hannah Arendt, dans un gouvernement autoritaire, est toujours une force extérieure et supérieure au pouvoir qui est le sien ». En l’occurence,

 


(1) Folio essais, Gallimard traduction française 1972

(4) page 162

(5) page 123

fleche

(2) page 123

(3) page 162

LE NORD ET LE CONCEPT D'AUTORITÉ -

LES LÉGENDES DE FONDATION