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© Agence de presse nord-coréenne | Kim Jong Un,
le dirigeant communiste du pays le plus fermé au monde.

 

Texte par Charlotte BOITIAUX

Dernière modification : 22/05/2015

Fascinés par la dictature nord-coréenne, les médias occidentaux cèdent de plus en plus à la tentation de relayer les rumeurs les plus extravagantes sur le régime de Pyongyang. Quitte, souvent, à faire l’impasse sur la vérification des informations.

C’est une sorte de règle journalistique tacite qui ne s’applique qu’à la Corée du Nord. Presque tous les médias occidentaux – et France24 ne fait pas exception – la respectent scrupuleusement : ignorer l’un des fondamentaux de la profession, la vérification de l’information. Ainsi se retrouvent-ils à relayer les rumeurs (exotiques, cruelles ou insolites) concernant la dictature du leader nord-coréen Kim Jong-un.

Car même si "l'information" paraît parfois fumeuse, voire carrément douteuse, qu’importe, il faut publier : la cruauté du "président éternel" vaut bien quelques écarts déontologiques et la diffusion de ces bribes d’information comblera toujours la curiosité malsaine des lecteurs fascinés par la dernière dictature stalinienne au monde.

Dernier exemple en date : la mise à mort du ministre de la Défense Hyon Yong-Chol. Le 13 mai, Han Ki-Beom, le vice-directeur des services de renseignements sud-coréens (NIS), avait annoncé que le haut fonctionnaire en question avait été exécuté au canon antiaérien le 30 avril devant un parterre de plusieurs centaines de personnes… Sa faute : s’être assoupi durant un défilé officiel. A quelques exceptions près, la grande majorité des médias occidentaux, partant du principe qu’une telle exécution cadrait avec l'image d'une dictature, a relayé l’information.

Revenus d’entre les morts

Il a fallu attendre deux jours avant un rétropédalage de Séoul : le NIS admettait ne pas avoir pu vérifier que le ministre avait bien été passé par les armes. Vraie ou fausse, l'affaire reflète en tous cas la ligne médiatique sensationnaliste régulièrement réservée à la Corée du Nord.

>> À lire sur France 24 : "Des Nord-Coréens exécutés pour avoir regardé la télévision sud-coréenne"

Des exemples du même genre se comptent par dizaines. Hyon Yong-Chol n’est pas le seul à être devenu dans l’imaginaire collectif un spectre ni tout à fait mort ni tout à fait vivant. Il y a eu aussi Hyon Song-Wol, cette chanteuse populaire - et ancienne petite amie du dictateur – qui, selon un quotidien sud-coréen, avait été éliminée en août 2013 par le régime après avoir filmé ses ébats sexuels. En mai 2014, pourtant, Hyon Song-Wol revenait d’entre les morts après avoir été vue à la télévision d'État nord-coréenne.

On se souvient également de Kim Kyong Hui, la tante du dictateur, qui "serait morte" empoisonnée en mai 2014 après avoir contrarié Kim Jong-un au sujet de la construction d’un parc aquatique. Là aussi, impossible de vérifier cette exécution pourtant largement rapporté dans les médias français.

"Aucun autre pays avec lequel nous faisons preuve d’autant de crédulité"

Pourquoi alors diffuser de telles informations si elles sont invérifiables ? "Il n'y a aucun autre pays avec lequel nous faisons preuve d'autant de crédulité", a souligné le journaliste américain Max Fisher dans le "Washington Post".

>> À lire sur France 24 : "Le siège vide de Kim Jong-un alimente les rumeurs en Corée du Nord"

Pour Adam Cathcart, spécialiste de la Corée du Nord à l’université britannique de Leeds, l’occident raffole de ces histoires "mi-terrifiantes, mi-hilarantes". "Pyongyang offre une vision du monde en noir et blanc où il n’existe aucune valeur de rédemption", explique-t-il à France 24. "Pour les journalistes sérieux, c'est un défi fascinant. Certains récolteront des informations très précieuses mais qui ne feront pas le buzz contrairement aux rumeurs sur les exécutions parce qu'elles concernent des sujets plus terre à terre comme le prix du riz ou la coopération économique avec la Chine."

L'exemple de Chang Song-taek, l'oncle par alliance de Kim Jong-un, condamné à mort pour avoir "trahi la nation", le 12 décembre 2013, l'illustre bien. Après son exécution, la Toile a été inondée de messages selon lesquels il aurait été dévoré vivant par une horde de 120 chiens affamés.

>> À lire sur France 24 : "La disgrâce de trop pour l'oncle de Kim Jong-un"

"Quelque chose d’irrationnel et de ridicule"

Mais pourquoi une telle fascination ? La Corée du Nord n’est pourtant pas la seule dictature à mettre à mort ses habitants de manière plus ou moins cruelle. Un État comme l’Erythrée, par exemple, tout aussi fermé et violent que Pyongyang, est épargné par ce genre de rumeurs. Pour Pierre Rigoulot, expert de la Corée, et directeur de la revue "Histoire et Liberté", l’explication se trouve dans l’application de la propagande nord-coréenne. "Si les deux pays sont aussi violents l’un que l’autre, l’Érythrée n’adopte pas le même langage et les mêmes pratiques loufoques que la Corée du Nord. Elle ne menace pas d’envoyer des missiles sur l’Occident", explique-t-il.

"Pyongyang ne cesse de lancer des menaces hyperboliques – ‘Nous irons noyer Séoul dans un océan de flammes’-, le régime pousse le culte de la personnalité à l’extrême, considère Kim Jong-un comme une merveille, un saint. Il y a quelque chose d’un peu irrationnel et ridicule dans ce régime, quelque chose qui prête au rire et que l’on ne retrouve dans presque aucun autre pays".

>> À lire sur France 24 : "Les étudiants nord-coréens obligés d’adopter la coiffure de Kim Jong-un ?"

Reste à comprendre pourquoi Pyongyang, si virulent contre ses ennemis, ne dément – presque – jamais. Rarement, le régime de fer n’est sorti de son mutisme pour contredire toutes ces rumeurs dont il fait l'objet. "Les hauts-fonctionnaires nord-coréens ne sont pas connus pour être de grands communicants, même envers leur propre peuple", rappelle Pierre Rigoulot. "Mais ils y trouvent certainement leur intérêt", ajoute de son côté Adam Cathcart. Le leader nord-coréen se complaît peut-être dans ce rôle de monstre "maniant un jour la menace nucléaire et s'affichant le lendemain avec le basketteur Dennis Rodman", selon les termes du journaliste du "Point" Sebastien Falletti. Sans doute, Kim Jong-un est-il aussi un personnage insaisissable qui se plaît à inspirer la sympathie autant que la peur.

>> À lire sur France 24 :" Piratage de Sony : Pyongyang y es-tu ?"
 

Première publication : 15/05/2015

"LA CORÉE DU NORD, PAYS DE TOUS LES FANTASMES MÉDIATIQUES"

Charlotte Boitiaux

POURQUOI LES INFORMATIONS SUR LA CORÉE DU NORD SONT-ELLES TRAITÉES AVEC TANT DE LÉGÈRETÉ ?

Vincent Glad

LIBERATION.FR
L'AN 2000
Chroniques numériques
Accueil › Blogs › l'An 2000

http://an-2000.blogs.liberation.fr/2015/05/20/le-top-5-des-articles-les-plus-lol-sur-la-coree-du-nord/

 

Description : ourquoi les informations sur la Corée du Nord sont-elles traitées avec tant de légèreté ?


VINCENT GLAD 20 MAI 2015 (MISE À JOUR : 20 MAI 2015)

 

L'actualité du pays est souvent couverte en page "info buzz" plutôt que dans la rubrique International.

Le 13 mai tombait sur les smartphones cette alerte info du Point.fr :

 

Twitter s’est indigné, Twitter a ironisé, mais Twitter s’est peut-être un peu emballé: le «stagiaire» du Point (nom usuel de celui qui doit assumer seul une erreur collective) n’a fait qu’appliquer avec un peu trop de zèle les préceptes du traitement de l’information sur la Corée du Nord. (le titre de l’article a depuis été changé)

Ce pays est une no-go zone de la déontologie journalistique. Les infos sur la Corée du Nord sont reprises dans la presse mondiale le plus souvent sans aucune vérification. C’est pourtant le pays dont les nouvelles sont le plus sujet à caution, les sources les plus partiales: avec la propagande nord-coréenne d’un côté, les services secrets sud-coréens et les réfugiés au Sud de l’autre.

LE MINISTRE EXECUTE AU CANON ANTIAERIEN

Le 13 mai, donc, on apprenait que Hyon Yong-chol, le ministre de la Défense nord-coréen, avait été exécuté au canon antiaérien, notamment parce qu’il s’était endormi pendant des célébrations militaires. L’info donnée par les services secrets sud-coréens a fait le tour du monde et occasionné ce superbe push du Point.fr. Avant de passer rapidement au conditionnel, les services secrets sud-coréens n’étant plus si sûrs de leur renseignement.

Evidemment, personne n’avait vérifié l’info, et il sera bien difficile d’avoir le fin mot de l’histoire. La Corée du Nord est un pays totalement fermé, comme le notait le correspondant de l’AFP à Séoul: «Différencier les faits de la fiction est quasi-impossible à propos de la Corée du Nord, dont le régime verrouille tous les canaux d’information et de communication, rendant difficile la vérification des rumeurs. Parallèlement, l’intérêt de la presse internationale est énorme. Surtout lorsqu’il s’agit d’histoires à sensations qui confortent le public dans sa perception de la Corée du Nord comme un pays étrange, brutal et arriéré.»

«UNE REGLE JOURNALISTIQUE TACITE»

Il y a comme un malaise : derrière l’insolite, le lol et le pittoresque, il y a un régime totalement fermé sur l’extérieur, qui torture ses opposants, détient l’arme nucléaire et reste en guerre latente avec la Corée du Sud. Le démenti des services secrets sud-coréens, obligeant à corriger l’info sur l’exécution du ministre de la Défense, semble avoir été un petit électrochoc dans la presse. France24 a publié un mea cupla sur son site: «C’est une sorte une règle journalistique tacite qui ne s’applique qu’à la Corée du Nord. Presque tous les médias occidentaux – et France24 ne fait pas exception – la respectent scrupuleusement : ignorer l’un des fondamentaux de la profession, la vérification de l’information. Ainsi se retrouvent-ils à relayer les rumeurs (exotiques, cruelles ou insolites) concernant la dictature du leader nord-coréen Kim Jong-un.»

Mais d’où vient cette «règle journalistique tacite», comme l’écrit France 24 ? Sans doute de la rubrique dans laquelle est reléguée l’information sur la Corée du Nord : l’info buzz.

LE SPECIALISTE DE LA COREE DU NORD, C’EST BUZZFEED

En dépit de l’impitoyable dictature qui y règne, la Corée du Nord est souvent traitée dans les pages buzz des sites web, et non dans les pages International. Le pays rentre dans ce champ indifférenciant qu’est l’info buzz, où des lamas dans le tramway de Bordeaux ou dans les rues de Phoenix et des controverses sur des robes bleues ou blanches côtoient des exécutions sommaires d’opposants politiques, le tout dans un grand rire général. Le spécialiste de la Corée du Nord, c’est Buzzfeed et pas Le Monde Diplomatique.

L’exemple le plus frappant se trouve sur le très respectable Monde.fr. Big Browser, le blog consacré aux contenus viraux, et seul lieu du site pouvant héberger une polémique sur la couleur d’une robe, s’est fait une spécialité des sujets sur la Corée du Nord.

Big Browser a publié pas moins d’une cinquantaine d’articles sur la Corée du Nord, traité le plus souvent avec une légèreté inhabituelle pour le quotidien du soir: «Kim Jong-un vous manque, et tout est dépeuplé», «La guerre du sapin de Noël aura-t-elle lieu?», «Comment Björn Borg a fait bombarder Pyongyang de caleçons roses». Même les sujets sur la famine y sont traités sous un angle «insolite». Contacté par mail, Vincent Fagot, rédacteur en chef du Monde.fr, tient à rappeler que la Corée du Nord est davantage traitée par Le Monde en rubrique International.

UNE INFO QUI CONFIRME NOS FANTASMES

La particularité de l’info buzz — qui explique le traitement réservé à la Corée du Nord — est qu’elle circule le plus souvent sur le mode du bouche-à-oreille, avec des critères de vérification très limités et un contenu altéré au fil des reprises et des traductions. Ce type de format journalistique ne cherche pas à dire le vrai. La vérité de l’info buzz est celle qu’on veut bien entendre. C’est une info qui se conforme à nos attentes, qui confirme nos fantasmes et nos bonnes blagues.

Les articles sur la Corée du Nord ne nous disent pas «Le monde est dangereux» comme souvent les articles des pages International, mais plutôt «Le monde est fou». La Corée du Nord est une dictature acidulée, où s’épanouissent un dictateur à la coupe de hipster et de charmantes licornes. Chaque nouvel article doit nous renforcer dans cette vision du «royaume de l’absurde».

CE MOMENT OU LA REALITE DEPASSE LA FICTION

Dans L’Esprit du Temps en 1962, Edgar Morin donnait une définition parfaite de l’info buzz. Il parlait alors des faits divers dans la presse: «Tout ce qui dans la vie réelle ressemble au roman ou au rêve est privilégié.» C’est exactement ce qui se passe dans le champ de l’info buzz, dans lequel les médias cherchent dans l’actualité, la vie réelle, des récits qui ont des apparences de fiction.

L’info buzz jubile de ce moment où la réalité dépasse la fiction, où une news sur Kim Jong-un devient plus drôle que The Interview, le film de Seth Rogen sur la Corée du Nord, où LeMonde.fr peut rivaliser avec le Gorafi. La Corée du Nord est reléguée au rayon buzz car les images qui nous arrivent du pays, via la propagande nord-coréenne, sont celle d’un grand Disneyland, un décor de carton-pâte dans lequel évolue le poupin Kim Jong-un.

KIM JONG-UN AU MILIEU DES TORTUES

C’est une leçon pour les communicants de toute la planète: pour que les médias reprennent un message, il suffit de les penser comme une scène de mauvais téléfilm, organisé autour d’une figure reconnue de la culture pop, comme l’est Kim-Jong-un. Il faut être le moins crédible, le plus proche de la fiction, pour que l’info buzz s’en empare.

Ainsi, pour faire passer l’austère information que le dirigeant nord-coréen s’active pour améliorer l’élevage dans son pays, le Parti du travail a diffusé dans son journal une photo de Kim Jong-un hurlant sur des dignitaires du régime, au milieu d’un élevage de tortues. Mission accomplie.