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Des images de l’enterrement de Kim Jong-il, le 28 décembre 2011 à Pyongyang, ont été largement diffusées sur les chaines internationales, et sont toujours très présentes sur Internet aujourd’hui. Deux principaux aspects sont pointés, dans le commentaire ou le montage, par les différentes chaines : l’ordonnancement militaire impeccable du défilé, et la facticité des sanglots du public. Les médias attribuent unanimement aux figures de désolation du peuple, une étroite surveillance de la police politique : le peuple du Nord ne saurait pleurer sur la mort de son tyran, il pleure donc pour les medias, par intimidation policière. CQFD pour les chaines occidentales.

 

 

EnterrementKJI 1
Enterrement KJI
Enterrement de Kim Jong-il le 28 décembre 2011 à Pyongyang. Le peuple est en pleurs.
Comparons maintenant ces images avec leurs équivalents au Sud :
Enterrement Syngman Rhee
Enterrement Syngman Rhee 2
Enterrement de Rhee Syngman en juillet 1965  à Seoul. Le peuple est en pleurs.
Enterrement Park
Enterrement Park
Enterrement de Park Chung-hee, le 03 novembre 1979 à Séoul. Le peuple est en pleurs.
Enterrement Roh
Enterrement Roh
Enterrement de Roh Moo-hyun le 29 mai 2009 à Séoul. Le peuple est en pleurs.
Enterrement Mao
Enterrement Mao
Enterrement de Mao Zedong le 18 septembre 1976  à Pékin. Le peuple est en pleurs.

Les larmes, au Sud et au Nord, se retrouvent dans des circonstances identiques, la désolation et l’affliction sont identiquement partagées au Sud par le peuple, qu’il s’agisse d’un président démocrate comme Roh Moo-hyun ou de dictateurs d’extrême droite comme Rhee Syngman ou Park Chung-hee.

 

Cet éclairage des faits par les images permet de distinguer les emportements journalistiques occidentaux. Les medias grand public ont cette tendance, à propos du Nord, de délivrer des interprétations péremptoires sur des sujets qu’ils négligent d’explorer, se contentant de survoler les apparences et de convoquer poncifs éculés et stéréotypes récurrents, sans se donner la peine de vérifier leurs sources ou le bien fondé de leurs interprétations. Construire une image plus proche de la réalité coréenne que celle proposée par ces raccourcis idéologico-médiatiques impliquerait de se pencher sur les traditions de la Corée – indifféremment du Nord et du Sud : une même histoire fondatrice est à l’œuvre – sur son passé confucianiste encore opérant, où l’image traditionnelle du Père, et par extension, celle du Leader, restent l’objet de vénération.

 

Voilà une civilisation qui hérite, via la Chine, de l’influence confucianiste valorisant l’image du Père, les figures de pouvoir, les autorités en place, et qui voue un culte à ses Pères fondateurs – Tangun en est la figure centrale, le Leader est son héritier. Les coréens du Nord, affligés par la perte du Père, réagissent comme les Coréens du Sud ou les Chinois dans les mêmes circonstances : ils ne sont pas des acteurs – ou même des figurants comme le suggèrent les médias - qui simulent le chagrin pour la police nord-coréenne ou les chaines de télévision.

 

Pour compléter, amender, éclaircir ce propos, voici un un échange sur le sujet avec Antoine Coppola :

 

 

flecheD A propos du traitement médiatique de la Corée du Nord
Christiane Carlut et Antoine Coppola

Salut Christiane,

 

tu as bien raison sur le culte de la figure paternelle, alias l'autorité suprême qui, détestée ou non, est respectée et adulée (peut-être justement parce qu'adulée autant que détestée, dans l'imaginaire (Tangun, père légendaire descendu du ciel pour créer les Coréens) - comme dans l'idéologie et la réalité familiale au quotidien).

Mais pour les larmes (les films sud et nord coréens en sont remplis; c'est la raison même du champ-contre-champ coréen), je voyais plutôt un acte rituel lié au chamanisme, à un exorcisme collectif (quel que soit le prétexte), la purgation des passions disait Eisenstein à propos de l'ek-statique, l'en-dehors de soi. Dans une société où l'éducation veut que refreiner ses émotions soit la règle, on note des excès inverses exceptionnels : ultra-violence et fleuves de larmes. Les Coréens parlent du « Han » qui dépasserait l'histoire douloureuse d'un peuple et rejoindrait une spiritualité qui ne voit rien de bon dans le fait d’être en vie.

 

            Donc, dans les deux cas (adulation de l'autorité/existentialisme mal endigué), il ne s'agit effectivement pas totalement d'une mauvaise foi à la manière dont Sartre la définissait comme une insincérité. Cela dit, il y aurait une troisième voie : celle de l'argent et des cadeaux. Car les pleureuses professionnelles existent, elles sont bien payées, et elles ressemblent à celles de Sicile. Dans ce cas, ils ou elles seraient sincères envers leur portefeuilles... et sincères comme des acteurs peuvent l'être quand ils jouent un rôle, ou comme des soldats en parade officielle. D'autre part, il est aussi vrai que le flicage et l'autocontrôle des Nord-coréens sont poussés à un niveau très élevé. La militarisation (caporalisation) de toute la société n'est pas soluble dans les faits divers civils : elle est toujours présente – le slogan dominant depuis longtemps est « l'armée d'abord ! -  (au Sud pour des hommes contraints à deux ans de service militaire qui forme l'essentiel de leur caractère, 10 ans pour les Nord-coréens et jusqu'à 7 ans pour les Nord-coréennes. 25% du budget de l'État... Bref, ils n'en sortent jamais vraiment). Pour ce qui est du sentiment vis-à-vis du dictateur, il faut donc se rappeler Pavlov plus que Confucius. Il y a des reflexes conditionnés (justement réactivés par de telles cérémonies) qui ne se laissent pas facilement oublier.

 

Bref, je pense que tu as raison de dire que c'est une situation plus complexe que ne le supposent les journalistes sans que leur position ne soit complètement fausse...

 

Antoine Coppola, septembre 2018

CONSIDÉRATIONS SUR LES PLEURANTS DE CORÉE DU NORD EN REGARD DE LEURS PROXIMITÉS AVEC LES PLEURANTS DE CORÉE DU SUD.