LA PARTITION

fleche

 

 

Le réel est toujours l'objet d'une fiction, c'est-à-dire d'une construction de l'espace où se nouent le visible, le dicible et le faisable.  C'est la fiction dominante, la fiction consensuelle, qui dénie son caractère de fiction en se faisant passer pour le réel lui-même.  
               

   Jacques Rancière, Le spectateur émancipé (1)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


LE JOUR OÙ LE CHIEN ENTRA DANS LE VILLAGE.

Aube. Cadre divisé au 2/3 par une ligne d’horizon assez plate, sol sombre et au loin, en gris, les montagnes rondes de Corée, PE. Un petit personnage entre par la gauche et se découpe en ombre : un jeune homme, attaché à la taille par une corde tendue. Puis une jeune femme, dans une longue et lourde robe rouge foncé, attachée elle-même par la corde à la taille, qui se laisse trainer. Une démarche héroïque, comme une esclave enchainée. Puis une charrette, sur laquelle est assise une vieille femme, et enfin un homme qui pousse la charrette. Sur la charrette, l’ombre d’un petit théâtre de marionnettes, et tout un ensemble d’objets empilés et indistincts, grosses têtes d’animaux en carton, costumes accrochés par une tringle aux montants de la charrette. Sur les montants sont accrochées de petites lampes de couleur allumées. On entend, dans le silence, les roues de la charrette qui grincent. Les deux hommes et la vieille femme sont vêtus en ouvrier, pantalons et vestes bruns, des casquettes sur la tête des deux hommes.

Le jeune homme
Allez mon petit chat, tu vas y arriver. Allez, avance… Encore un peu…

Arrivé environ à la moitié du cadre, la jeune femme met sa main à son front, se laisse lentement tomber à terre et ne bouge plus. Un mouvement plein d’emphase. Le jeune homme fait demi-tour et va la relever sans se presser. Elle bascule sur elle-même, le repousse à coup de pied et il tombe par terre. Elle se jette en avant et le traine par la corde sur quelques mètres. Il se met à crier, à l’insulter, et il tire un grand coup sur la corde. Elle tombe à son tour. L’homme les dépasse avec sa charrette et continue son chemin sans même se retourner. La vieille femme les regarde sans rien dire. Le jeune homme se remet sur ses pieds, la jeune femme aussi, et ils se mettent à courir pour rattraper la charrette. Ils sortent tous du cadre.

 

Matin tôt. Jour levé. Début d’une belle journée. Une forêt épaisse, des fougères, plan moyen. On avance lentement, en caméra subjective, assez bas, entre les herbes, à cinquante centimètres du sol. Un chien jaune entre dans le cadre par le côté, on le suit, lent zoom arrière. Le chien arrive à la lisière de la forêt, on voit des champs et des maisons au-delà, et le chien traverse le champ. La caméra s’arrête à la lisière de la forêt, suit le chien qui s’éloigne.
Le chien, de face, entre dans un village Choseon (3) qui semble désert. Il furète partout, il cherche à manger. On le suit, on traverse le village.

 

Un peu plus tard. Façade d’une maison, plan moyen. Deux paniers en bois identiques alignés sur la terrasse, devant la maison, l’un plein d’outils qui dépassent, marteaux, pinces, pinceaux, l’autre vide. Les fenêtres et les portes de la maison sont fermées. Zoom arrière élargit lentement sur la totalité de la façade.

 

 

Une fenêtre est ouverte de l’intérieur par une jeune femme (Hayoun) puis la porte d’entrée. Elle sort devant la maison et regarde le ciel. Elle semble contente du temps qu’il fait. Elle est vêtue simplement, de manière intemporelle, chemise et pantalon bleus en coton, pieds nus. Une jeune femme très dynamique, pas très grande, avec des gestes un peu brusques. Elle jette un coup d’œil alentours puis rentre dans la maison. Elle ouvre une fenêtre de l’autre côté de la maison, pour aérer la pièce. Elle passe et repasse dans l’encadrement de la porte. Elle s’assied finalement par terre, sur la terrasse devant la maison, se sert du thé, le boit, mange son bol de riz au poisson. Devant elle un document relié à spirales, qu’elle lit en mangeant. Elle commence à le lire à voix haute, de plus en plus fort. Elle répète une scène du « Chant de la fidèle Chunhyang » en terminant son petit déjeuner. Elle apprend une des scènes. Elle mime des gestes avec ses mains, sans lâcher les baguettes.

Le chien jaune passe devant la maison. Hayoun s’interrompt et le regarde. Le chien s’assied devant la maison, à distance, et la regarde aussi. Ils restent comme ça tous les deux sans bouger un moment, le chien regardant de temps en temps autour de lui, aux aguets. Elle tend la main vers lui, il fait quelques pas vers elle, puis s’éloigne et s’assoit. Elle se lève rapidement, rentre dans la maison et ressort avec un bol de nourriture pour le chien. Elle dépose le bol devant la terrasse. Le chien s’approche lentement, renifle longuement le contenu du bol avant de le dévorer en quelques secondes. Puis il s’éloigne, et elle le suit des yeux.

Elle sort de la maison et ferme portes et fenêtres. Elle attrape son panier à outils, saute de la terrasse et remonte la rue. Elle porte des chaussures de sécurité et une veste sur les épaules. Il règne un grand silence dans la rue et elle ne croise personne. Le village est désert. On la suit un peu, elle répète tout haut sa scène de Chunhyang, puis la caméra la dépasse et continue de remonter la rue déserte.

Vues du village Choseon. Lent travelling latéral sur les maisons aux toits de chaume et murs de torchis, d’autres aux toits de tuiles et aux murs de pierre et de bois. Le travelling découpe l’espace, alternance des creux et des pleins.

 

Fin de matinée. Dans une ruelle très étroite du village Choseon, travelling marché. Caméra subjective s’avance lentement, précautionneusement, se retournant sans cesse.

Voix off du soldat (en français) 
Où je suis là ? (Silence) Mais où je suis, là ? (Silence) Y’a personne ici ! Y’a pas un chat…! C’est complètement désert…! (Silence) Où je suis, là….! Mais qu’est-ce que je fais là…?

La caméra avance le long de la ruelle, en titubant un peu, se retourne, avance encore, lentement, s’immobilise un peu avant la fin de la ruelle.

 

 

Fin de matinée. Hayoun descend une rue du village Choseon, elle revient du travail. Du noir sur le visage. Elle se passe la main sur le front et se remet un peu plus de noir. En plein milieu de la rue, elle tombe sur un gros tas de débris : bois calciné, morceaux de métaux déchiquetés, verre brisé. Elle s’immobilise. Elle est effrayée. Des débris de la guerre. Elle examine le tas de débris, le contourne lentement et s’éloigne rapidement. Arrivée chez elle, elle range son panier à outils, s’assoit sur le banc, regarde fixement devant elle, met sa tête entre ses mains, respire un grand coup. Elle réfléchit à ce qu’elle vient de voir. Puis elle se lève d’un bond, attrape une brouette et retourne chercher les débris, remplit la brouette, fait demi-tour et redescend la rue. Elle se dépêche, comme s’il y avait urgence. Elle croise un homme (Youngha) qui remonte tranquillement la rue, semble se promener, pantalon et chemise de coton bruns, une veste en coton bleu sur l’épaule, des baskets blanches, une main dans sa poche: il passe près d’elle en l’ignorant tout à fait, et elle ne réagit pas à sa présence non plus. Il s’éloigne. Elle va vider les débris sous l’appentis de sa maison. Puis Elle prend des notes dans un carnet.

Vues sur le village Choseon, d’autres maisons, toutes vides. Une prison en béton de l’époque de la colonisation japonaise. Des champs, des haies d’arbres qui coupent l’horizon, des jardins cultivés. Au bout d’une rue, on voit passer le quatuor en file indienne, tous vêtus de hanboks. Ils se dirigent vers la sortie du village. L’homme plus âgé pousse la charrette, le théâtre de marionnette est monté, le bric-à-brac a disparu, le jeune homme tape sur un tambour, un janggu (4), la jeune femme agite des clochettes, et tous chantent la chanson du « Théâtre de campagne Laillag Kkoch (5) », qui fait l’éloge de leurs hauts-faits. Ils annoncent une représentation à 15h00. Ils disparaissent mais on entend encore la chanson.

Le quatuor
Venez Mesdames et Messieurs, écouter le Théâtre de campagne Laillag Kkoch … Nous sommes venus de loin vous raconter l’incroyable histoire de Hung-hya…

 

Début d’après-midi. Un homme en costume-cravate remonte la rue du village Choseon, suivi par Youngha. L’homme est décidé, un peu énervé, Youngha suit en arrière, en trainant les pieds. Ils s’arrêtent devant une maison.
L’homme, en entrant dans la maison
C’est ta maison. C’est là que tu vas vivre. Allez, arrive, grouille-toi un peu, j’ai pas le temps… On a fait le ménage, y’a des draps, des couvertures, un peu de bouffe pour commencer. Après, tu te débrouilleras tout seul. (Un temps) D’accord ?

Youngha
D’accord.

L’homme
Mets-y un peu d’enthousiasme. Je fais ça pour t’aider.

Youngha, plus fort
Oui, d’accord. Merci.

L’homme
Faut que tu passes l’éponge mon pote. Avec ton passif, t’auras pas forcément des milliers d’autres propositions… C’est une bonne planque. Et t’es toujours dans le cinéma…

Youngha le regarde avec un air de surprise et de reproche.

L’homme
Oui, bon, c’est pas pareil. Mais c’est pas si mal. Tout ne tient qu’à toi pour te faire un bon trou.

Youngha
Oui. Un bon trou…

L’homme, en colère
Arrête ! Tu fais chier là ! J’en ai marre ! Bouge toi un peu au lieu de te lamenter. Tu ne peux pas t’aimer moins qu’aujourd’hui. Lâche-toi un peu. Et moi aussi…
Youngha
Excuse-moi. Oui, merci vieux. Merci vraiment. Je vais essayer. Je te promets. Merci…

L’homme
Bon, tu me diras si t’as besoin de quelque chose. Je suis dans les bureaux, au bout du village. Au deuxième étage du bâtiment A. Vas faire un tour cette après-midi. Tu verras, c’est grand, y’a de quoi se balader. Et c’est toi qui décides de ce qu’il faut faire. Tu es ton propre chef. Personne te fera chier ici… Tu vas avoir une paix royale ! Les outils, tu as vu où c’était. Pour les courses, je peux te conduire une fois par semaine, on va s’organiser… On se verra de temps en temps pour une bière…

Ils font le tour de la maison, inspectent les placards, la cuisine, la chambre. Ils sortent dehors, font le tour de la maison.
L’homme
Là tu peux faire ton jardin. Si ça te dit. Mais ça va te dire. Je suis sûr. T’as déjà eu un jardin ?

Youngha
Non, jamais. Je vais essayer…

L’homme, en lui tendant la main
Allez mon vieux, j’y vais. Bon courage. Tu vas voir, ça va aller… Donne-moi des nouvelles…

Youngha, debout sur la terrasse, le regarde s’éloigner, puis rentre dans la maison. Examine les quelques objets qui sont là, un à un. Les prend, les tourne, les caresse un peu. S’acclimate. Commence à faire son lit. S’y allonge, ferme les yeux. Des ombres-garelle (6) sur son visage et sur le mur. La caméra s’en approche et on les regarde s’agiter…

 

Après-midi. Hayoun répare la porte d’une maison du village Choseon. Elle est en train de remettre du papier à l’intérieur du cadre, qu’elle fixe avec une agrafeuse. Quand le papier est bien fixé, elle découpe les chutes avec un cutter. Elle prend son carnet, note des choses dedans, remet le carnet dans le panier, avec tous les outils. Elle ramasse les chutes de papier, et passe un coup de balai à l’intérieur et à l’extérieur de la porte, prend son panier et s’apprête à sortir. On entend des éclats de voix à l’extérieur.

 


Le gat

 

Devant la maison passe le quatuor, très bruyant, qui revient de son spectacle avec sa charrette. Ils sont tous les quatre encore habillés en hanboks, les hommes portent les Gats (7)sur la tête. Dans la charrette, des décors en papiers colorés, des affiches roulées, des costumes, des vêtements d’ouvrier suspendus à une penderie, le petit théâtre en carton peint est replié. On distingue maintenant un panneau fixé à l’avant de la charrette : THEATRE DE CAMPAGNE LAILLAG KKOCH. Les deux plus vieux discutent et poussent la charrette, les deux plus jeunes la tirent, attachés par la taille par une corde à la charrette, et se chamaillent. Elle s’interrompt et les regarde passer, très surprise. Le quatuor l’ignore complètement, sauf la jeune femme qui lui fait une grimace en passant, puis se retourne vers Hayoun, se met à marcher à reculons, lui adresse un sourire charmeur tout en lui faisant un signe avec son doigt qui dit « Je t’ai à l’œil ». Hayoun, stupéfaite, les regarde disparaître. Puis elle remonte le long des rues du village Choseon, elle se retourne de temps en temps...

 

Après-midi. Youngha se promène dans les rues du village Choseon, les mains dans les poches. De temps en temps, il sort un petit plan mauve et tente de s’orienter. On le suit. Les maisons, les unes après les autres, occultent le lointain, un lent travelling latéral les découpe, les ouvertures entre deux maisons, sur des champs cultivés, des jardins, des haies d’arbres. En regardant son plan, il butte sur une pierre et tombe. Il se relève en se frottant la hanche, il sort de sa poche son téléphone portable qui s’est cassé dans la chute : il est tombé dessus. De rage, il jette au loin  le téléphone. Il se maudit, et s’insulte lui-même. Il ne s’aime pas beaucoup… Le téléphone se met à sonner sans s’arrêter. Youngha se précipite et essaie de répondre. Mais le téléphone continue de sonner, sans s’arrêter. Youngha le met dans sa poche et le téléphone continue de sonner de se poche.

 

Fin d’après-midi. Youngha est en train de réparer le mur qui entoure son jardin, dans le village Choseon. Il finit de cimenter des pierres. Puis il remonte la terre au pied du mur avec une pelle et il la tasse avec ses pieds. Il grimpe sur le mur, là où il est sec, s’assoit dessus et allume une cigarette. Il laisse l’allumette brûler le plus longtemps possible, il se brûle les doigts, pousse un grognement et jette l’allumette. Il regarde le bout de sa cigarette se consumer et il souffle dessus. Autour de lui, le paysage est fermé par des haies d’arbres. Il grimpe debout sur le mur et regarde autour de lui lentement, la caméra (contre plongée) se fixe sur son visage (travelling compensé). Derrière lui des haies d’arbres, aucune perspective sur le lointain.

Voix dans sa tête
Récit thérapeutique : comment réparer Youngha… Première leçon : Youngha grimpa sur le mur, alluma une cigarette et regarda autour de lui. Derrière lui, des haies d’arbres, aucune perspective sur le lointain. Le lointain était encore trop loin pour lui. Il fallait regarder les choses de près, et attendre un peu que ça se tasse…

On voit un sourire éclairer son visage. Le chien jaune s’approche de lui. Youngha se met à crier et à gesticuler pour l’effrayer. Il fait tout un cinéma. Le chien ne part pas, mais s’assoit et le regarde. Youngha fait semblant de jeter une pierre dans sa direction et le chien s’enfuit. S’arrête, s’assoit, regarde Youngha, puis se relève et s’éloigne tranquillement. Il saute du mur, s’assoit dessus, et finit sa cigarette, puis ramasse ses outils. Regarde le mur réparé une dernière fois, il semble assez content…
Voix dans sa tête
Mais ça ne se tasse pas. Youngha est un idiot…

Youngha, très fort, en direction du chien
Hé, le chien, je suis un idiot !

 

 

Crépuscule. Cadre serré sur le petit théâtre en bois peint du quatuor. Le visage de la vieille femme apparaît lentement derrière le rideau, très sérieuse, silencieuse, et commence à faire très lentement une horrible grimace en regardant droit devant elle. Sa tête entre pile poil dans le cadre de la scène. On entend en voix off les rires des jeunes gens. Puis le visage de l’homme entre lentement à côté de celui de la vieille entre les rideaux : très sérieux, il regarde aussi droit devant lui, puis, ostensiblement, lève les yeux au ciel et commence à faire des grimaces en poussant des grognements. Leurs deux têtes prennent tout l’espace de la scène. C’est un concours de grimaces. Rires en voix off des jeunes gens.

Voix off des jeunes gens
Vous êtes trop moches. Ahahaha. Vous êtes vraiment horribles. Ca fout la trouille… Ahahaha…. Vous êtes affreux…

Zoom arrière : le théâtre est dressé sur la charrette, dans un champ, à côté d’une cabane en bois et en paille, les deux anses posées sur un petit muret de parpaings. Des lanternes sont accrochées aux montants du théâtre et les petites loupiotes sont allumées aussi. Les deux jeunes, assis dans l’herbe, se tordent de rire.

Voix off de la jeune femme
A nous, maintenant. C’est notre tour. Poussez-vous ! Allez ! poussez-vous !

Ils se lèvent et montent dans la charrette en poussant les deux autres. Imitent des cochons. Des chevaux. Des vaches. Des grognements et des rires dans le silence de la nuit qui tombe. Un rire supplémentaire s’élève et le quatuor s’immobilise. Hayoun s’avance vers le théâtre, en riant et en applaudissant. Un silence. Les deux jeunes du quatuor sautent à terre, ne rigolent plus du tout, attrapent les poignées de la charrette et tous s’éloignent rapidement et silencieusement. On n’entend plus que les crissements des roues de la charrette. Hayoun cesse de rire et les regarde partir, interloquée. Le quatuor, en ombre sur le ciel, s’éloigne, découpe du théâtre sur la charrette sur le fond du ciel. Ils se retournent vers elle, furieux. Un rire au loin de la jeune femme, suivi par celui du jeune homme. Au loin, l’ombre d’une biche qui sort de la forêt. Le quatuor va dans sa direction.
Zoom arrière, au premier plan, Hayoun de face qui s’en retourne, l’air dépité (8).

 

JOUR 2

Matin tôt. Hayoun dans la pièce principale de sa maison, toute habillée déjà. Elle se prépare à partir au travail. Lent panoramique sur son intérieur, découpe de l’espace à travers les portes et fenêtres ouvertes. Elle sort et se plante les jambes écartées sur le porche, elle regarde le ciel. On la voit de dos, toujours depuis la pièce principale. Elle s’avance vers la terrasse et quitte le cadre. Hayoun sur la terrasse, de face, elle a l’air concentré et pas très gai. Elle est assise sur un petit banc de bois devant la maison, fait des mouvements avec ses jambes tendues, et répète silencieusement sa scène de Chungyang, tout bas, sans y mettre le ton, juste se rappeler le texte, son livret ouvert à côté d’elle. Elle y jette des regards de temps à autre. Son téléphone portable se met à sonner. Elle se lève rapidement et renverse sa tasse de thé par terre. Elle regarde la tasse renversée et se précipite à l’intérieur. Caméra cadre les gouttes de thé qui s’écoulent à travers les lattes du plancher de la terrasse, puis zoom arrière, Hayoun qui est sortie et s’est assise sur le banc sur la terrasse.

Voix off Hayoun
Hé ! Bonjour ! Comment vas-tu ?... Oui, ça va bien… Ca va mieux maintenant… Oui, je suis bien ici, c’est tranquille, c’est joli. Oui,  je suis très tranquille et j’organise le travail comme je veux. En fait, je fais ce que je veux. Ils me cherchent encore ?... Ah bon ? Il ne me trouveront pas, t’inquiète pas. Non, il n’y que toi qui sache que je suis là… Non, vraiment, ne t’inquiète pas. Il ne m’arrivera rien… (Silence) Oui, je suis en train de l’apprendre. J’arrive au bout. Il me reste encore 6 mois pour préparer le concours. Ca ira. Comment tu vas ? Ton dos ? Tout va bien ? Oui. Je ne sais pas, je crois qu’il est parti. Bon, je dois y aller, c’est l’heure, je t’appelle bientôt. Oui, je t’embrasse aussi… Au revoir

 

 

Hayoun se lève, met son portable dans sa poche, entre dans la maison, ferme la fenêtre, sort, ferme la porte, prend son panier à outils, sa veste, saute les marches et remonte la rue principale. De dos, elle répète sa scène en prenant de l’assurance, en parlant de plus en plus fort, elle articule scrupuleusement, comme un exercice, elle se met presque à crier. Entre deux phrases, le grand silence du village Choseon. Elle disparaît au coin d’une rue, on continue d’entendre le son de sa voix après sa disparition. Puis le silence. Puis une phrase qui explose dans le silence, de la scène de Chungyang, criée.

 

Matin tôt. Youngha est assis sur la terrasse devant chez lui. Il a installé une petite table devant lui et il est assis sur un coussin. Du thé et des gâteaux à côté de lui. Il lit un journal et prend tout son temps. De temps à autre, son regard plane au-dessus du journal, puis se rabat sur les pages. Le chien approche de sa maison. Il le voit et le regarde fixement, sans réagir. Le chien hésite et approche encore un peu. Juste un pas et il s’assoit et le regarde. Youngha détache un morceau de gâteau et le lance au chien. Qui s’approche, méfiant, sent le gâteau puis le mange. Il lui lance un autre morceau, et encore un. Puis il tend au chien du gâteau dans sa main. Le chien approche très lentement, méfiant, et mange le gâteau. Puis il lui lèche la main. Il caresse la tête du chien :

Youngha
Récit thérapeutique numéro deux. Résumé : Youngha est un idiot. Youngha est un idiot mais il a un chien fidèle, qui lui lèche la main… Qui lui apporte un peu de chaleur et pas mal de bave… C’est un gentil chien, qui a faim et qui cherche un copain… Youngha va essayer d’être gentil et compatissant. C’est pas très naturel chez lui, mais il va faire un effort… Ca te va, vieux ?

Le chien termine le gâteau et s’éloigne. Youngha, en arrière plan, le regarde partir avec un sourire. (C’est le deuxième sourire, les choses s’arrangent pour lui.)

 

Milieu de matinée. Travelling marché du soldat français qui continue d’arpenter les ruelles du village Choseon. Le chien jaune le suit, on le voit quand le soldat se retourne. Il ne réagit pas à la présence du chien, il fait comme si c’était naturel. Il continue de causer dans sa tête. Il marche moins vite, il est fatigué. Comme s’il avait marché toute la nuit. Il titube un peu.

Le soldat
 Où ils sont cachés…? Ils doivent bien se cacher quelque part… C’est vieux ici… C’est tout pourri… Les salopards, y m’ont oublié… Y m’ont oublié ou quoi ? (Un bruit. S’immobilise.) Y’a quelqu’un ?  (Marche sur un truc qui fait du bruit) François (9), c’est toi ? Merde alors, François… Tu m’as pas abandonné quand même… Je sais pas ce que je fais là ! Depuis quand je suis là…?

Le soldat s’arrête, regarde devant, derrière, devant, derrière. Fais quelques pas en avant, puis quelques pas en arrière. Ne sait plus où se diriger. Un silence pendant ce temps. Le chien passe devant lui, s’assoit, le regarde. Le soldat regarde le chien, qui se lève et avance. Puis s’assoit. Le regarde.
Le soldat
Bon d’accord. Je te suis…   

Le chien avance lentement. Le soldat reste à distance. Le chien arrive devant une maison dont les fondations ménagent un espace sous le plancher et y entre. Le soldat entre aussi et explore l’endroit. Il trouve des cartons empilés, tout un fatras de trucs usés. Il commence à se fabriquer un abri avec les cartons. Le chien le regarde faire, puis s’en va.

Le soldat, tout en bricolant
Toi t’es un bon chien. Un éclaireur. Oui, un bon chien… Là, je suis tranquille. Je vais pouvoir les attendre. François, il va pas m’abandonner. Faut que je me retrouve. Je suis un peu à l’ouest… Donc, je suis arrivé quand ? (s’immobilise) : la veille de Noël. Oui, c’est ça, la veille de Noël. Bon. Je suis resté au camp, quoi ? Une semaine ? On a sympathisé, tous les deux du même coin… Oui, une semaine ; Donc ça fait jusqu’au 1er janvier. Une semaine. Ca fait jusqu’au 1er janvier. Quelle année ? 51 ? Oui, 51 je crois. Et après, qu’est-ce qui s’est passé ?...

S’assoit, regarde fixement devant lui.
Le soldat
Qu’est-ce qui s’est passé ?...

 

 

Matinée. Elle arrive dans le quartier chinois en écoutant la radio. Elle est seule au milieu des rues vides. Elle entre dans une maison, on la voit de face, derrière une vitre (caméra à l’extérieur). De son panier d’outils, elle sort quelques objets, elle pose sa radio par terre et l’allume. De la musique puis la voix d’un commentateur coréen, qui donne les infos. Elle semble hésiter sur la conduite à tenir. Finalement, elle sort un vaporisateur et un chiffon et elle commence à nettoyer la vitre : elle pulvérise le produit nettoyant en neuf coups, sur 3 lignes superposées, géométriquement, puis elle relie les différents points entre eux, avant d’exécuter des mouvements circulaires de plus en plus grands avec le chiffon à partir du centre. Gros plans sur ses gestes, précis, élégants. Elle sort de la maison et passe de l’autre côté de la vitre, et nettoie la face extérieure (on la voit de dos / caméra toujours à l’extérieur), projette le produit de la même manière. Elle entre à nouveau dans la maison et elle regarde le résultat de son travail. Elle examine les grandes traces qui apparaissent à la surface du verre. Elle observe attentivement la surface de la vitre en se penchant à droite et à gauche. Satisfaite, on voit un sourire se former sur son visage. Caméra dans la maison : elle s’assied par terre, et contemple la vitre en écoutant la radio, en chantonnant un peu. Elle note des choses dans son carnet. Puis elle sort et monte s’asseoir au soleil sur la terrasse de la maison avec son livret et, adossée au mur, elle articule tout bas sa scène de Chunhyang, puis de plus en plus fort. Elle se relève et mime la scène avec de grands gestes emphatiques. Elle s’y croit de plus en plus. La caméra s’échappe sur les toits des maisons avoisinantes, qu’elle longe quelques temps. On entend en off les sons des touches de son téléphone.

Hayoun, voix off
Bonjour Grand-mère, c’est moi. Comment tu vas ? …. Oui, ça va….  Je fais une pause… Ah oui ? Qu’est-ce qu’on peut y faire grand-mère ? J’espère qu’il va finir par m’oublier… Oui, je sais, il se sent humilié, mais j’y peux rien, moi, j’ai rien demandé... Oui, excuse-moi, je sais que tu sais. Tu es même drôlement bien placée… Heureusement que je t’ai sinon, j’aurai peut-être pas eu le courage de partir. Et Maman ?... Oui, je m’en doute un peu… Non, je ne lui en veux pas, mais c’est ma vie, pas la sienne. Je ne vais pas lui donner ma vie. Je me marierai quand je voudrai, je n’ai pas besoin d’eux… Oui, je sais…. Bon, merci grand-mère ; prend soin de toi. Et merci pour ton soutien… Je t’embrasse, oui, oui, à bientôt…

 

Matinée. Youngha est en train de tailler la haie qui borde le village. Cadre juste au-dessus de la haie, qui lui coupe la tête et les épaules. Les déchets tombent à terre, près du panier qui contient ses outils. Il ramasse les déchets et les jette dans un sac plastique. Il se relève, se prend le dos à deux mains, s’étire, se penche au sol pour gratter encore un peu, arracher des mauvaises herbes, se redresse. Le cadre reste inchangé. Il nous tourne le dos, il regarde au-delà de la haie, quelque chose qu’on ne voit pas. On sent qu’on est au bord du village.

 

 

Puis il sort du cadre par la gauche et s’éloigne avec son panier. La caméra le suit lentement en panoramique DG, avec un petit temps de retard. On découvre alors le reste du paysage, au-delà du village Choseon, qui apparait : le bateau de corsaire, la reconstitution de la Joint Security Area (10)

, avec les bâtiments de l’ONU, le bâtiment du Nord, la piscine. On le voit passer à gauche de l’image, derrière le bateau de corsaire, Il remonte l’allée vers le bâtiment du Nord. Un défilé de touristes traverse le champ. Bruyants, ils commentent en français tout ce qu’ils voient, tout en suivant leur guide.

 

 

Voix du guide en français
(accent coréen et haut parleur)
Comme la plupart des sites que nous avons déjà visités en Corée, les studios de cinéma Namyangju constituent un fier témoignage à la fois de la riche histoire et du brillant avenir de l’industrie coréenne du cinéma. Alors que ses musées et expositions témoignent des grandes réalisations de l'industrie cinématographique coréenne jusqu'à ce jour, l’odeur de la peinture et les coups de marteau sur les plateaux sont un rappel des multiples grandes productions encore à venir… Park Chan-wook a fait construire cette reconstitution de la Joint Security Area pour son film, comment dites-vous ? Epomine ? Eponyme ! Oui, c’est ça. Tout le monde connaît ce film ? C’est la premier film Sud-Coréen à ne pas considérer les deux Corées comme radicalement ennemies. JSA est sorti dans un contexte de détente, c’était l’époque du sommet de Pyongyang entre Kim Jong-il et Kim Dae-jung, en juin 2000….

Sa voix se perd au fur et à mesure où le groupe s’éloigne. Des bruits de voix indistincts, des rires. Lent panoramique qui se resserre sur le bateau, la piscine, la JSA…

 

Midi. Le chien furète dans les ruelles. Il trouve sous une maison des poubelles avec des restes de poulet qu’il dévore. On explore le reste du village Choseon en le suivant. Des bâtiments en chaume, des jardins, une maison japonaise, une petite forêt. La biche apparaît à l’orée de la forêt, brièvement, et le chien se met en arrêt. Le quatuor déboule soudain en criant, tous vêtus en ouvriers, sur la gauche du chien. Le quatuor se met en arrêt, regarde le chien, prêt à bondir. Le chien regarde le quatuor, la biche, le quatuor, puis s’élance à la poursuite de la biche, et le quatuor se met à hurler en le poursuivant et en lui jetant des pierres. Un cri de douleur du chien qui a reçu une pierre. Puis une autre. Il dévie de son chemin, s’enfuit et laisse s’échapper la biche dans la forêt. La vieille femme, restée en arrière, tombe et crie, et les autres s’arrêtent pour la secourir. Le jeune homme continue de courir après le chien, mais s’interrompt rapidement et revient sur ses pas. L’homme et la jeune femme relèvent la vieille femme, lui rendent sa canne qui était tombée, et l’aident à marcher. Travelling latéral derrière les arbres de la forêt, de l’intérieur de celle-ci : on suit un peu le quatuor qui s’éloigne, puis travelling arrière, à reculon, au cœur de la forêt qui s’épaissit.

 

Midi. Youngha termine son repas, assis sur sa terrasse, une petite table devant lui, installé comme un pacha, avec plein de nouveaux coussins. Il écoute la radio. Le chien arrive devant sa maison. S’assied au milieu de la rue, regarde Youngha, regarde autour de lui, regarde Youngha encore. Youngha tend au chien un petit morceau de viande. Le chien s’approche, s’assied, s’approche, en plusieurs étapes. Youngha pose la viande dans son assiette par terre, et s’éloigne un peu. Pendant que le chien mange, il entre dans la maison, en ressort avec un collier et une corde, s’approche doucement du chien qui mange et attache le collier à son cou. Puis il le caresse. Le chien secoue un peu la tête, mais se laisse faire.
Youngha
Récit thérapeutique. Numéro trois, je crois : son chien fidèle lui léchait la main, comme pour le réconforter… Son chien fidèle lui léchait la main, comme pour le réconforter, tu seras donc mon chien fidèle… Tu n’as plus le choix. Fallait pas venir me chercher…
 
Le chien termine de manger la viande. L’homme tente d’attacher la corde au collier du chien. Mais le chien ne se laisse pas faire, secoue la tête et s’enfuit. A distance, il s’assied, tourné vers l’homme et le regarde, comme un reproche. L’homme le regarde aussi, et laisse tomber la corde par terre. Le chien s’éloigne en trottinant.

Youngha, en criant en direction du chien
Tu t’appelleras John… Reviens quand tu veux… Tu es mon chien fidèle maintenant…

 

Milieu après-midi. Youngha est sur le pont du bateau-corsaire. Accroupi, il cloue des planches, une caisse à outils près de lui. Les coups de marteaux résonnent sur tout le site, en écho. GP sur les planches en train d’être clouées, le marteau qui tombe régulièrement sur le clou. Les clous disposés en grilles parfaites de 3x3. On sent une volonté de symétrie, comme chez Hayoun. Les coups de marteaux produisent un écho qui se répand dans l’espace. Le temps entre les coups de marteau et leurs échos s’accroit et commence à créer un rythme qui s’interrompt brutalement quand on entend un cri : Youngha s’est blessé avec le marteau. Youngha de dos, assis sur ses jambes sur le ponton du bateau, immobile, se tenant la main (zoom arrière). Il se lève et se tourne vers la caméra  (contre-plongée), une pose très héroïque. La caméra s’élève ensuite lentement, on commence à voir plus loin et, dans l’axe du regard, la JSA reconstituée. Au fond, on voit passer Hayoun, ou quelqu’un qui lui ressemble, traverser le champ, toute petite, devant le bâtiment du Nord, tourner au coin et disparaître.

 

Fin d’après-midi. Hayoun rentre chez elle. Elle semble perturbée. Le chien arrive à sa hauteur et marche à côté d’elle, en descendant la rue. Elle sourit. Arrivée devant chez elle, elle dépose ses paniers et s’assoit au bord de la terrasse. Le chien la suit. Elle lui caresse la tête. Elle avise le collier. Marque un étonnement. Elle se lève et va chercher à manger au chien. Celui-ci la suit mais ne rentre pas dans la maison, il s’arrête devant la porte ouverte, puis retourne s’allonger sur la terrasse. Elle passe la tête hors de la maison et vérifie qu’il est toujours là. Elle sourit en le voyant allongé, très tranquillement. Elle ressort avec une assiette pour le chien et du thé pour elle. Elle s’assoit à côté du chien et réfléchit en buvant son thé. Le chien mange tranquillement, puis s’assoit à côté d’elle.

 

Fin d’après-midi. Lent travelling gauche/droite en plan rapproché sur une haie de 6 jeunes arbres alignés au milieu d’une clairière, dans la forêt, avec une petite mare qui sépare la haie en deux, 3 arbres d’un côté, 3 de l’autre. Un léger brouillard flotte au-dessus de la mare.

 

 

Nuit. Youngha se promène dans les rues du village Choseon. La nuit est tombée, pas d’éclairage dans les rues. Il marche lentement, on le voit en ombre, découpé par la lumière de la lampe qu’il porte accrochée à son front par des élastiques. Il fait des effets de lumière en agitant la tête. Il murmure des phrases indistinctes et, en se rapprochant, on capte une phrase du récit héroïque qu’il est en train de se raconter.

Youngha
Récit thérapeutique n°4. Que peut faire Youngha pour se soigner. Pour aller mieux ? Pour oublier ? D’ailleurs, qu’est-ce qu’il y a à oublier ? Rien ! Il y a juste à continuer d’avancer. Rien à oublier. Rien du tout… Youngha refait du cinéma, mais du côté du manche. Mais c’est toujours du cinéma. Youngha se refait une santé…

Il fait demi-tour et rentre rapidement chez lui. Près de chez lui, il tombe sur des débris de la guerre. Il est stupéfait. Il les regarde longuement, sans d’abord oser s’approcher. Puis il va chercher son caddy à outils, le vide, dépose les débris dedans et rentre chez lui. Il entre dans la maison, allume une lampe, la pose sur son bureau, et commence à écrire. Il écrit quelques lignes puis il s’interrompt, et se perd dans ses pensées. Se couche et éteint la lumière.

 

JOUR 3

Matin très tôt. Le quatuor près du bateau de corsaire, une échelle posée contre la coque. Ils sont tous vêtus en corsaires. L’homme plus âgé est sur le pont du bateau, la jeune femme, qui porte un bandeau sur l’œil, et la vieille femme sont en bas, elles éclairent la scène avec des lampes-torches, et regardent le jeune homme en train de grimper à l’échelle. Quand le jeune homme est arrivé en haut, la jeune femme rapproche la charrette de l’échelle. Puis, elle maintient l’échelle en place, pour ne pas qu’elle glisse, avec ses pieds. Sur le pont, l’homme tire un gros coffre en bois près du haut de l’échelle, une sorte de coffre à trésor, et ils descendent tous les deux le coffre à l’échelle. La manoeuvre est rendue difficile par le poids du coffre, qui a l’air très lourd. Arrivés en bas, les deux hommes déposent le coffre dans la charrette. De temps en temps, l’un ou l’autre jette un coup d’œil alentours pour s’assurer qu’on ne les voit pas. La caméra les capte maintenant depuis la haie qui borde le village Choseon. La vieille monte dans la charrette à côté du coffre, et les 3 autres tirent et poussent la charrette, qui semble très, très lourde. Ils disparaissent par la gauche.

 

Début de matinée. Il tourne le coin d’un bâtiment avec un gros tuyau orange qu’il veut ranger et il s’arrête, stupéfait : le lieu est jonché de planches, de tôles ondulées, de morceaux de verre, des morceaux de bombes, comme après un désastre, une guerre. Les mêmes débris qu’il a trouvés la veille au soir. Il pousse un petit cri. Il ne reconnaît plus le lieu, tourne lentement autour du site dévasté, il a l’air effaré, dépassé par l’ampleur du désastre. Il ôte sa veste et commence lentement, en hésitant, en tirant et en poussant, à empiler des morceaux les uns sur les autres, il rassemble des matériaux identiques, il en fait des tas, le bois, le métal, le verre. Il pose deux caisses l’une sur l’autre, des petits trucs qui ne servent à rien. Il commence à s’énerver, il court d’un endroit à l’autre, il hésite, il attaque par tous les bouts à la fois, et ça n’avance pas. Il s’arrête, il regarde autour de lui, il est dépassé. Il retourne au fond du site pour empiler des planches sur une étagère. Il s’arrête et regarde encore autour de lui. Lentement, il s’arrête et regarde tout autour de lui. Il revient vers le premier plan, remet sa veste puis avise la porte qui ferme le hangar, et constate qu’elle est fermée par un cadenas. Il tripote un peu le cadenas, tire dessus, puis renonce à ouvrir la porte. Lentement, il fait demi-tour et sort lentement du champ. La caméra le suit en panoramique, et on découvre qu’on est derrière le bâtiment du Nord de la JSA.

 

 

Il contourne le bâtiment et descend les escaliers.

 

 

 

Il traverse la frontière. Le site est désert.

 

 

Milieu de matinée. Dans une des maisons occidentales, qui est un atelier de bricolage. Des outils, des planches, des boites etc. Une ampoule qui pend du plafond pour tout éclairage. Hayoun farfouille dans des boites de conserve remplies de clous, de vis, de trucs. Elle cherche quelque chose de précis, qu’elle ne trouve pas. Elle regarde sous l’un des plans de travail de l’atelier, dans une grande caisse en bois remplie de petites boites. Elle en vide une ou deux, continue sa recherche, et finalement trouve ce qu’il lui faut : un petit tube en métal avec un bouchon qui se visse. Il est tout sale, elle le nettoie avec un pan de sa chemise. Elle trouve dans une autre boite un petit anneau qu’elle fixe au tube. Elle met le tout dans sa poche et sort de l’atelier, l’air satisfaite. Puis elle rentre chez elle. Pas loin de l’atelier, en plein milieu de la rue, des débris de la guerre. Elle s’en approche, les examine, puis retourne à l’atelier où elle prend une petite charrette à bras. Elle dépose les débris dans la charrette. En passant devant la prison japonaise, elle s’arrête, regarde par les meurtrières, laisse la charrette devant la porte, puis entre dans la cour et inspecte le bâtiment. Elle tourne autour, Elle regarde par les fenêtres. La prison est vide. Elle ouvre la porte d’une dépendance et regarde à l’intérieur. Puis elle retourne chercher la charrette, la pousse dans la dépendance et y déverse tous les débris en plein milieu de la pièce. Puis elle retourne chez elle chercher les débris qu’elle a stockés sous son appentis, avec la charrette, et les vide au même endroit.

 

Midi. Youngha est assis dans l’herbe, de dos, sur sa veste, près d’un gros arbre, son panier à outils près de lui. Il mange des Kimbaps en buvant le café d’une bouteille thermos. La caméra se met à errer dans le paysage, droite/gauche, gauche/droite. Il se met debout et sa silhouette réapparait ainsi de dos dans l’image. Il se retourne, se penche (on ne le voit plus), attrape sa tasse de café, se relève (réapparaît). Une partie de cache-cache avec la caméra. Il termine son café, s’essuie la bouche, range ses affaires, attrape une paire de jumelles qu’il se met autour du cou et se dirige vers l’arbre. Il tourne autour, regarde ses branches, grimpe dedans et disparait dans les feuillages. Il émerge en haut de l’arbre à travers les feuilles. Il observe attentivement le paysage avec les jumelles. On voit passer au fond, derrière lui, le quatuor, vêtu en ouvriers, la vieille femme assise dans une brouette poussée par le jeune homme. La jeune femme porte encore son bandage de corsaire sur l’œil. Elle fait la roue au milieu de la route. C’est une acrobate.

 

Début d’après-midi. Elle finit de reboucher un impact de balle dans le mur d’une maison du quartier occidental. Elle pose sa spatule sur une feuille de journal où est posé un seau de ciment. Elle trempe sa main dans un seau d’eau, s’approche du trou, passe la main sur le ciment pour le lisser, regarde de près. Elle entre dans la maison où elle va ranger le seau d’eau, le ciment et la spatule. Elle ramasse ses outils et les met dans le panier qu’elle pose sous le auvent, devant la maison.

 

 

Puis Elle fait le tour de la maison et monte l’escalier. Elle inspecte la façade et le mur d’enceinte de la terrasse. Laisse glisser sa main sur les murs. S’assoit sur une marche en haut de l’escalier, et sort une boite de bonbons de sa poche. En met un dans sa bouche. Elle le mâche avec application et un plaisir visible. Recommence à réciter la même scène de la légende de Chung Yang. Difficile car le bonbon colle aux dents. Elle met les doigts dans sa bouche, et retire des petits morceaux de bonbon tout en récitant. C’est assez confus. Elle s’arrête. Puis elle sort le petit tube de métal de sa poche, le dépose à côté d’elle, sur la marche où elle est assise, et arrache dans son carnet une page sur laquelle elle écrit : « Je suis Hayoun. Et vous ? ». Elle plie la feuille en deux, la roule très finement, dévisse le tube, met le rouleau de papier dedans et referme le tube. Le remet dans sa poche. Elle mange tranquillement un autre bonbon, se relève et descend l’escalier.
Au moment où elle se relève, l’homme plus âgé du quatuor passe devant la maison, seul, mais il ne la remarque pas, continue son chemin, assez pressé. Le jeune homme du quatuor le suit de peu, et il tourne la tête de son côté. Il pousse une brouette remplie de débris de bois et de métal. Ils se regardent, le jeune homme est très gêné, il marque une pause, une hésitation, puis s’éloigne rapidement. Elle descend l’escalier quatre à quatre, range rapidement dans son panier tous les outils qu’elle avait posés au sol, attrape son panier et fonce dans la même direction que le jeune homme.

La caméra la suit qui suit l’homme. Le premier homme a disparu. Le deuxième homme, le jeune, marche vite, et passe le coin d’une rue. Elle se met à courir pour tenter de le rattraper, Elle se précipite au coin de la rue, mais il a disparu. Elle reste debout au milieu de la rue, regardant autour d’elle. Elle se trouve près des maisons bleue et jaune.

 

Milieu d’après-midi. La haie. Lent travelling gauche/droite en plan rapproché la mare. On s’approche un peu plus. La mare est pleine de boue, quelques rares plantes en émergent. Gros plan sur des bulles d’air, de minuscules choses vivantes.

 

Fin d’après-midi. Travelling marché, le soldat français avance dans les ruelles, silencieux. Il ne fait presque aucun de bruit, sa marche est plus fluide, plus assurée. Il ne se retourne plus toutes les 10 secondes. Il a acquis de l’assurance.

Le soldat, chuchotant
Il faut accélérer. Ils vont nous repérer et ce sera foutu. On a tout juste le temps. Mais si, on n’a plus le choix, faut y aller ! Je ne peux pas, mon capitaine, je ne peux pas donner les ordres. Je ne suis pas qualifié. Vous allez vous en remettre, c’est vous qui donnez les ordres. Mais si vous pouvez ! Mais qu’est-ce qu’on fout là, hein, mon capitaine ? Hein ? On sait pourquoi on est là ? On sait de quel côté on est là ? Vous êtes sûr… ? Moi je suis pas sûr... C’est pas si clair que ça. Bon, faut y aller maintenant, sinon, on est foutus ! Donnez l’ordre, mon capitaine…. Allez-y, donnez l’ordre !

 

 

Le chien arrive derrière lui et le dépasse. Il suit maintenant le chien, qui trottine devant lui. Marche, s’arrête, regarde autour de lui. Repart…

Le soldat
J’aurais bien aimé la voir. Mais elle est née la veille, juste la veille de mon départ. Je pouvais pas la voir… C’est triste, je ne sais même pas à quoi elle ressemble…

Se retourne de part et d’autre, s’énerve subitement.

Le soldat

Bon, faut y aller là. Si on reste ici, ils vont nous avoir. Faut avancer. Mon capitaine, faut avancer ! Tout de suite ! Mon capitaine, allez, bougez un peu. Merde ! Non ! Allez, bouge-toi Bon Dieu ! Non ! Bouge-toi ! Reste-pas là…

Au bout d’un moment, le chien sort de la ruelle, s’assoit et attend que le soldat sorte aussi. Mais on entend des voix qui s’approchent. Les voix virulentes du quatuor effraient le soldat qui se tait et fait demi-tour. On ne voit pas le quatuor, on ne fait que l’entendre. Puis un cri de douleur du chien, qui arrive à toute allure dans la ruelle vers le GI pour se cacher. Il a encore pris une pierre. Le chien passe en courant devant le GI, qui le regarde s’enfuir au fond de la ruelle. Une pierre tombe à ses pieds. Il la regarde et recommence à soliloquer.

Le soldat, tout doucement
Allez, bouge-toi. Tu peux pas rester là. Ouvre les yeux ! Arrête, bouge-toi….

 

Début de soirée. Hayoun termine son diner. Elle est fatiguée et cela se voit dans la lassitude de ses gestes. Elle se lève et débarrasse la table, pose la vaisselle dans l’évier. Puis elle sort sur la terrasse, et y découvre le chien allongé. Elle le caresse, lui parle doucement et va lui chercher à manger. Pendant qu’il mange, elle lui accroche le petit tube au collier avec le petit anneau. Le chien se laisse faire. Elle entre dans la maison chercher sa veste, elle appelle le chien, et va se promener avec lui, il la suit un peu derrière, un peu devant. Son téléphone portable sonne.

Hayoun
Oui ? C’est toi, qu’est-ce qu’il y a ? (…) Ah. Comment il l’a su ? Et Maman, qu’est-ce qu’elle dit ? Oui, je vois. Ca ne m’étonne pas. Et bien on va le laisser appeler, et on verra bien. Il ne sait toujours pas où je suis, n’est-ce pas ? Bon, alors tout va bien. On le laisse appeler, et je vais le décourager. Ne t’inquiète pas, ce n’est pas de ta faute. Au revoir Grand-mère.

 

Soirée. Chez lui, dans sa maison. Panoramique sur les objets, lentement. Un miroir qui permet de l’apercevoir de dos, à sa table, en train d’écrire. De temps en temps, il déclame une phrase à voix haute, puis se tait. On entend un peu des petits raclements d’objets sur sa table.

 

Soir. Vues sur les maisons du quartier occidental. Au fond, entre les deux maisons (ci-dessous), un champ avec une cabane en chaume. Le quatuor, vêtu de blanc, traverse le champ en direction de la cabane. Les deux hommes portent les Gats (chapeaux noirs traditionnels). L’homme plus âgé est devant les trois autres et brandit une bannière représentant un poisson. Les trois autres récitent une sorte de comptine dont on ne distingue pas les paroles, mais seulement le rythme et l’air. Le jeune homme et la jeune femme tiennent la femme âgée par le bras et le jeune homme brandit la canne de la vieille femme en rythme.

 

 

Gat et costume traditionnel

 


 

JOUR 4

  

 

Aube. Le quartier européen, les mêmes deux maisons qui ouvrent sur le champ par derrière. Elle passe dans la rue de gauche à droite, une faux sur l’épaule. A ce moment-là apparait à la fenêtre de la maison jaune la jeune femme du quatuor, qui vient de se réveiller et s’étire. Elle est brutalement tirée en arrière par la femme plus âgée, qui l’éloigne de la fenêtre au moment où elle passe. Elle ne les voit pas et continue son chemin. Lorsqu’elle est passée, la caméra contourne la maison et on voit apparaître la jeune femme sur la terrasse un peu amochée sur le côté, elle joue à Sarah Bernhardt qui se réveille. La caméra pivote lentement sur le champ en arrière : une cabane en bois et en chaume au milieu des champs. On distingue peu à peu le jeune homme du quatuor qui dort à l’étage de la cabane. L’homme plus âgé est en train d’inspecter un grand filet au pied de la cabane, il l’étend par terre, il regarde s’il n’est pas déchiré. Le jeune homme se réveille, saute à terre et tombe sur le filet. L’autre homme, sans un mot, lui donne un grand coup de pied, et le jeune homme tombe par terre. Il se dépêche de sortir du filet.

 

 

 

Milieu matinée. Elle traverse le champ, sa faux à l’épaule, et revient vers le quartier occidental. Elle passe devant la prison, hésite, s’arrête, réfléchit une seconde, fait demi-tour, pose sa faux et entre dans la cour. Elle ouvre la porte de la dépendance, et constate que la pièce où elle avait stocké les débris de la guerre est vide. Elle reste un moment immobile, puis s’avance au milieu de la pièce et regarde autour d’elle, comme s’ils pouvaient être cachés dans un coin. Puis elle sort lentement, et rentre chez elle. Elle pose sa faux dans l’appentis, va s’assoir sur le banc devant la maison et regarde fixement au loin. Elle réfléchit et prend des notes dans son carnet.

 

  

 

Fin de matinée. Il tente à nouveau de ranger derrière le bâtiment principal de la JSA. Il avise la porte fermée par un cadenas. Il tripote un peu le cadenas puis il prend une pince et coupe la chaine qui ferme la porte. Il est à la fois soulagé d’avoir pris cette décision et inquiet de ce qu’il va trouver derrière la porte. Il ouvre la porte et entre lentement dans le hangar. Il fait sombre. Il s’avance au milieu de tout un fatras de planches, de débris de verre et de tôles ondulées. Il manque de tomber. Il semble que tous les débris de la guerre récupérés dans le village viennent de là. La caméra le suit dans sa progression difficile au milieu des débris. Il trébuche et tombe par terre. Il ressort du bâtiment furieux. Il s’est fait mal au bras. Il donne de grands coups de pieds dans tout ce qui lui barre la route. Il sort, referme la porte et se dirige vers les escaliers. Il s’assoit en haut des marches et se frotte le bras. Il voit le chien qui traverse l’esplanade. Il appelle le chien, qui vient vers lui. Il lui caresse la tête. Il avise le tube attaché au collier. Il le regarde de plus près. Il l’ouvre et lit le petit message. Il sourit. Il sort son crayon, et au dos du message, il écrit : «  Je suis Young-ha. Où êtes-vous ? Signaux à minuit ? ». Il remet le message dans le petit tube, caresse encore le chien, et descend vers l’esplanade. Le chien le suit.

 

La haie. Très lent travelling gauche/droite, en plan plus serré que le précédent, sur la haie d’arbres avec la petite mare. Au-dessus de la mare, un nuage très fin. La caméra s’approche lentement de la mare : des objets sont pris dans la vase, l’eau est devenue plus claire, de petites plantes aquatiques, des morceaux de pots brisés, et des petits poissons nagent en rond, dans un bocal invisible.

 

Midi. Le soldat marche dans les ruelles.

Le soldat récapitule dans sa tête
Une semaine je suis resté. Juste une semaine. Après, François est mort. On est partis trop tard. On s’est fait canarder comme des bleus. La petite, j’aurais bien aimé la voir, mais c’est un peu foutu… Faut que je parte. Faut pas que je reste là. C’est trop tard. Je suis plus bon à rien ici.

Il passe devant cette maison (ci-dessous), la dépasse, revient en arrière, ouvre très doucement la fenêtre : une pièce donne sur une autre fenêtre, en face, qui donne elle-même sur la rue, de l’autre côté. Il regarde la pièce, à droite et à gauche, il grimpe sur le plancher, regarde autour de lui, ouvre lentement la fenêtre de l’autre côté et regarde la ruelle en face à travers la fenêtre. Le chien est là, de l’autre côté de la rue, assis au milieu de la rue, qui semble l’attendre. Le chien se tourne vers lui, le soldat saute de l’autre côté. Il entre dans le champ de la caméra, de dos. Le chien se lève, et remonte la rue. Le soldat regarde à droite et à gauche, s’éloigne en le suivant et disparaît au bout de la rue. On les voit à travers les deux fenêtres ouvertes. Le soldat a finalement quitté les ruelles qui lui servaient de tranchées.

 

 

Midi. Un champ de maïs, derrière le village Choseon. Le Quatuor est en train de courir après le chien, le filet à la main. Les deux hommes tiennent le filet déplié et courent très vite. La jeune femme court derrière, et la vieille brandit sa canne et les encourage en criant. Le chien perd du terrain. Il entre dans la forêt. Le quatuor s’arrête net. Les deux hommes crient contre le chien. Des insultes, puis le silence. Les deux hommes reviennent sur leurs pas, furieux. Un silence. Puis un bruit d’explosion. Le quatuor s’immobilise et regarde en direction de la forêt. Une petite colonne de fumée monte au-dessus de la cime des arbres. Une mine a explosé. Un moment de suspension. Portraits des quatre du quatuor en GP.
Le jeune homme
Le voilà !

Le chien sort de la forêt en courant à toute allure avec une patte de biche entre les dents. Le quatuor se relance à sa poursuite, avec beaucoup de hargne. Ils crient tous en même temps, un bruit féroce.

 

 

Midi. Elle finit de déjeuner devant sa maison, assise par terre sur la terrasse. Elle débarrasse et entre dans la maison, en ressort et en fait le tour. Elle s’assoit sur le banc de sa terrasse, et commence, tout en regardant au loin, à répéter la scène de Chungyang. Elle fait une grimace, quelque chose d’inopportun lui est passé à l’esprit, puis elle se tait, se lève, et refait le tour de sa maison. Elle cherche le chien.
Hayoun
Le chien ? Le chien ? Viens petit. J’ai des choses à manger.

 

Début d’après-midi. Il creuse un trou dans un champ. Le trou commence à devenir grand, et de l’eau affleure à la surface. Il s’arrête de creuser, se repose un peu sur sa pelle et regarde, au fond du trou, la surface de l’eau : il voit une silhouette passer rapidement derrière lui, une femme, c’est Hayoun. Il se retourne, mais personne n’est là. Il est troublé, il s’allonge au bord du trou et regarde la surface de l’eau encore un moment. Puis il se relève, consolide les bords du trou en tapant d’abord avec la pelle puis avec ses mains. Il sort du champ. La caméra fixe la surface de l’eau, guette ses frémissements, les reflets qui s’y impriment.

 

Milieu d’après-midi. Elle est en train de jardiner pas loin de la prison. Elle range ses outils et se dirige vers le village Choseon. Elle bute contre un tas de débris au milieu de la rue. Elle entend des pas et des voix et aperçoit le quatuor qui s’éloigne en poussant une charrette vide. Une dispute entre la vieille femme et la jeune femme. Elles parlent entre elles si vite qu’on ne comprend pas ce qu’elles disent….

 

Fin d’après-midi. La mare. Gros plan. Un poisson tourne en rond dans le bocal invisible de la mare et des dizaines de têtards frétillent autour. Au fond de la mare, des traces d’un ancien carrelage, comme si la mare se tenait sur les ruines d’une ancienne maison.

 

Crépuscule. Le quatuor traverse l’esplanade de la JSA. Les deux hommes sont vêtus en soldats. La jeune femme en robe longue vert sombre porte un casque de soldat qui oscille sur sa tête trop petite. La vieille est vêtue d’une robe rouge sombre et porte un foulard sur la tête. Ils poussent et tirent une charrette sur laquelle le chien est étendu attaché par les pattes, recouvert d’un linge blanc sale. On ne voit que les pattes qui dépassent, immobiles. Du sang séché sur le tissu. La patte de la biche est accrochée aux montants de la charrette. Youngha arrive sur l’esplanade et voit le quatuor passer. Il s’immobilise. Il voit le chien, mort sur la charrette. Il rentre chez lui silencieusement, abattu. Un grand silence dans les rues du village. On n’entend même plus ses pas à lui. Un silence parfait.

 

Nuit. Elle arpente les rues du studio avec une lampe-torche. Elle appelle le chien. Elle cherche des points élevés pour regarder au plus loin. Mais le chien ne se montre pas.

 

 JOUR 5

Matin tôt. Le quatuor arrive devant la maison de l’homme. Ils sont vêtus en ouvriers. Sur la charrette des seaux remplis de terre et des pelles. Ils entrent dans le jardin et l’homme plus âgé rebouche le trou qu’il a creusé la veille, tranquillement, sans se presser. Les trois autres le regardent, immobiles autour du trou. La jeune femme porte le collier du chien au cou. Une laisse de cuir est accrochée au collier et le jeune homme en tient l’extrémité. Youngha sort de chez lui, alerté par un éclat de voix de la jeune femme, au moment où le quatuor s’en va. Le quatuor ne se démonte pas et affiche une totale indifférence à sa présence. Il les regarde sans rien dire, depuis sa porte, puis avise le trou rebouché, le collier du chien autour du cou de la jeune femme. Et le petit tube. Il fixe le petit tube puis s’efforce de regarder ailleurs. La jeune femme passe la main sur le collier et le toise. Le quatuor regarde Youngha silencieusement, sans animosité, et s’éloigne tranquillement. Il les regarde partir. Le quatuor s’éloigne à l’arrière plan, lui de dos au premier plan. Les deux jeunes gens chuchotent entre eux et se retournent vers lui. La jeune femme le regarde avec insistance et arrogance, traîne en arrière et lui fait des moitiés de grimaces. Le jeune homme tire sur la laisse pour la faire avancer. Puis Youngha rentre dans sa maison, referme la porte et allume la lumière. La lumière par la fenêtre de la maison, le jour qui se lève.

 

Milieu de matinée. La haie. Très beau temps, ciel dégagé. On s’approche de la mare. Un poisson tourne en rond, le bocal a disparu et des petits poissons frétillent. Au fond de la mare, les traces du carrelage sont plus nettes.

 

Matin. Elle part au travail, ses outils dans une sorte grand caddy. Elle fait le tour de la maison et appelle :

Hayoun
Le chien ? Le chien ???  Allez viens manger !

Mais pas de chien et, après deux tours de la maison, elle dépose un bol de nourriture sur la terrasse puis se résigne à partir au travail. Elle s’éloigne rapidement, à regret. Elle jette des regards en arrière.

 

 

Fin de matinée. GP sur une serrure. Une clé est introduite. Zoom arrière, porte bleue d’un bâtiment de la JSA à Kofic. Youngha ouvre la porte, on voit maintenant toute la façade du bâtiment et, progressivement, au fur et à mesure du zoom arrière, l’espace à droite du bâtiment où se trouve le petit muret qui matérialise la frontière.
Youngha entre dans le bâtiment avec un panier  plein de chiffons, produit à vitre, etc. Il pose son panier par terre. On voit toute la pièce, cadre orienté vers la droite où se trouvent les fenêtres qui donnent sur la frontière. Il commence à nettoyer la table, en insistant sur la ligne qui y matérialise la frontière, donne un coup de chiffon rapide sur les chaises, puis installe les effigies de soldats dans l’espace. Ces effigies sont de taille humaine, et représentent des soldats du nord et du sud, des figurants de papier. Essaie plusieurs endroits, change les effigies de place.

 

 

 

On voit (et on entend) arriver (bruyamment) par la fenêtre un petit groupe d’enfants avec leur instituteur qui s’installent sur la frontière, juste derrière la fenêtre. Deux des enfants sont habillés en soldats du nord et du sud, l’un tient un gros micro avec une énorme bonnette, un autre un clap, un autre une caméra, pied, éclairage etc. Youngha s’arrête et les regarde à travers la fenêtre. On n’entend pas très bien ce qu’ils disent, mais on les voit se positionner sur la frontière, le petit soldat du sud en position offensive de Taekwondo, le petit soldat du nord plus décontracté, fait des photos avec un téléphone mobile rose. La situation se développe, ils commencent à tourner leur film, et Youngha termine son ménage dans le bâtiment, un coup de balai au sol. Puis il sort avec son panier, ferme la porte du bâtiment à clé, et s’approche doucement du coin du bâtiment pour observer le groupe d’enfant. Il sont en train de répéter, chacun à leur place, sous les conseils et les ordres de leur instituteur. Tous sauf un enfant, qui tourne le dos, ne fait pas attention aux autres, le script à la main, et qui soulève lentement le pied droit et commence, tout aussi lentement, à le faire descendre sur le petit muret de la frontière.

 

 

L’instituteur
Hoam, qu’est-ce que tu fais ? Mets-toi à ta place !

Le petit garçon sursaute et fait retomber son pied droit pile sur le muret de la frontière. Il regarde son pied, puis regarde l’instituteur avec un air de triomphe, et court se mettre à sa place, derrière le caméraman.

Youngha se retourne vers la caméra, sourit, et s’éloigne, son panier à la main. En arrière plan, les enfants commencent à déclamer leurs rôles (base des textes de JSA de Park Chan-wook).

 

Début d’après midi. Le village Choseon. Un troupeau de chèvres blanches traverse le haut d’une rue. Un berger les suit lentement, un livre à la main. On suit le berger et les chèvres. Le berger s’assoit, lit, se relève, au fur et mesure de la progression du troupeau. On voit Hayoun au loin qui répare une barrière, plante des clous pour la consolider, passe de la peinture blanche. Un militaire vient voir le berger et discute avec lui. Il porte l’uniforme du sud avec la casquette du nord. Ils discutent tranquillement tous les deux en suivant le troupeau. Ils approchent de la forêt. Ils s’arrêtent net et les chèvres aussi.

 


Milieu d’après-midi. Hayoun devant un paysage du Mont Paektu. Cadrée jusqu’aux cuisses environ. De profil droit, elle lit un plan. Elle ne le comprend pas tout de suite, elle le retourne. Elle sait maintenant où elle va. Elle se retourne en en arrière.

Hayoun, en faisant un geste
On y va, c’est parti !

Elle commence à marcher lentement, en jetant un regard en arrière pour voir si on la suit. On ne voit pas qui la suit. Elle marche plus vite (le paysage se déplace en même temps qu’elle). Elle s’arrête. Le paysage s’arrête un poil après elle. Elle regarde le plan encore, vérifie quelque chose.

Hayoun
Oui, bon, c’est là. On est arrivés.

Lent zoom arrière : Hayoun s’approche du paysage en arrière plan, une découverte qui est tenue par des montants de bois par deux ouvriers. Elle vérifie sur son plan, fait avancer un peu l’ouvrier qui tient le montant de gauche, le zoom arrière laisse voir maintenant la totalité de la découverte, et deux autres ouvriers qui portent des pelles, sont restés en arrière et discutent en fumant. Hayoun leur désigne les endroits où il faut creuser. Ils creusent leurs trous, assez profonds, et les deux autres ouvriers enfoncent les montants de bois, dont les pieds sont encerclés de métal, dans les trous. Les ouvriers aux pelles rebouchent les trous et aplatissent du pied pour consolider.

Hayoun
Il faudra cimenter, sinon ça ne tiendra pas longtemps. Vous pourrez faire ça quand ?

Un ouvrier
Demain matin. 10h.

Hayoun
Bon. A demain matin alors. Salut.

Les quatre ouvriers s’éloignent, et Hayoun regarde, de dos, la découverte, un petit moment. Elle avance, recule, regarde l’effet qu’elle produit sur l’environnement. Elle fait quelques photos et un petit salut à la découverte, puis elle s’éloigne vers la gauche, un sourire aux lèvres.

 

Fin d’après-midi. Youngha traverse le studio avec une très grande échelle à deux pans. Il se dirige vers le point le plus haut du studio de cinéma, le toit de la maison du nord. L’arrière du bâtiment est maintenant complètement rangé. Il remarque cela, et fait quelques pas sur le site, très étonné. Il arpente le site, cherche à comprendre. Une nouvelle chaîne, plus épaisse, a été posée au cadenas, et la porte du hangar est bouclée. Il pose l’échelle contre le mur, grimpe sur le toit, tire l’échelle sur le toit, l’ouvre et grimpe tout en haut. Il regarde tout autour de Lui, avec ses jumelles puis il redescend. Il regarde l’heure à sa montre. Il remet l’échelle le long du mur et redescend. Il remonte deux transatlantiques un peu pourris en bois et en toile, et il les monte sur le toit. Il redescend encore et attrape un pack de bière qu’il remonte sur le terrasse. Il ouvre deux bières,  il s’installe sur l’un des transats, il regarde à nouveau sa montre. Il met ses lunettes de soleil, et commence à boire sa bière au soleil. Il est content, tout est en place. Il attend minuit. On entend des pas puis la voix de son ami sans le voir, qui vient du bas:
L’homme
Allo, tu es là ?

Youngha
Oui oui, monte, tout est prêt. Je t’attendais.

 

Crépuscule.

 

Un mur d’environ 1,20 m de haut. Derrière ce mur passe le quatuor, vêtu de blanc, les Gats noirs sur les têtes des deux hommes, des petits chapeaux sur les têtes des femmes. Ils portent en procession, sur une sorte de brancard sculpté en bois, une statue de biche en plâtre peint. On ne voit que le haut des corps du quatuor, et la statue de la biche, debout sur 3 pattes. La nuit tombe. Ils tiennent chacun un des bras du brancard. Les deux femmes devant, les deux hommes derrière, du coup le brancard penche un peu vers l’avant. Ils portent chacun une lampe à huile de l’autre main et chantent une chanson triste, qui parle d’une biche morte, tuée par un chien sanguinaire, des mots que la vieille femme improvise au fur et à mesure, et qu’ils reprennent en coeur. La caméra les attrape de face, ils arrivent par la rue à gauche (ci-dessus). On voit, au fond de la charrette, une peau de chien étalée. Ils font le tour devant la peinture du vieux corsaire, et repartent dans l’autre sens. Une sorte d’enterrement. Elle arrive dans leur dos, on la voit de dos elle-même. Elle commence à les suivre, lentement, d’abord de loin, au même rythme qu’eux. Mais elle se rapproche de plus en plus. Elle aperçoit la peau de chien, le collier au cou de la jeune femme. La vieille femme se retourne et la voit. Elle prévient les autres. Tout le monde s’immobilise, se retourne et se dévisage, elle avec curiosité et effroi, eux avec hargne. Ils se remettent à marcher plus vite, mais Hayoun marche plus vite aussi. Ils veulent courir mais ils ne peuvent pas, à cause de la vieille femme. Hayoun continue à les suivre. La biche tombe et se casse en mille morceaux. Le quatuor s’immobilise, regarde la biche, se retourne vers Hayoun, l’insultent et la maudissent, puis, comme elle ne s’en va pas, ils s’éloignent et disparaissent sans un mot. Elle s’approche des morceaux de la biche, s’accroupit, les regarde de près, en saisit quelques uns, les met dans une de ses poches et revient sur ses pas, face à la caméra, l’air complètement démonté.

 

Nuit. Il retourne vers la JSA, Il grimpe sur le toit du bâtiment du nord, hisse l’échelle, la déplie, grimpe en haut, regarde l’heure. Il commence à faire des signaux avec sa lampe en direction de l’esplanade.  D’abord rien ne se passe, puis une lampe lui répond. Des signaux sont échangés quelques temps que l’un reprend sur l’autre. Une sorte de morse improvisé. Puis une deuxième lampe s’allume, toute proche de la première. Puis deux autres encore. C’est le quatuor. On entend leurs éclats de rire au loin, au milieu du silence. Il se décourage, et redescend de l’échelle.


Nuit. Elle marche avec une lampe-torche dans le quartier occidental. Elle éclaire les coins sombres, Elle se dirige dans le champ derrière les maisons, puis vers la cabane. Elle distingue des formes allongées et baisse sa lampe pour ne pas les réveiller. Les deux femmes du quatuor sont endormies à l’étage. Elle s’approche encore après avoir mis sa lampe en veilleuse. Elle regarde autour d’Elle sans voir les deux hommes. On distingue les visages endormis des deux femmes, tournés l’un vers l’autre. Elle avise le collier de chien autour du cou de la jeune femme. Elle avance la main pour attraper le tube mais la vieille femme ouvre grand les yeux et, sans un bruit, la regarde. Elle recule, éteint la lampe, et s’éloigne rapidement.

 

JOUR 6

Aube. Cadre partagé au milieu par la ligne dégagée terre/ciel. Le jour se lève, on entend des bruits de cloches et de tambour désordonnés, agressifs, qui approchent. Le quatuor entre en file indienne par la gauche et se découpe en ombres dans le cadre. Ils sont vêtus de noir. D’abord la vieille femme, qui tient des cloches qu’elle agite en rythme chaotique. Puis la jeune femme qui brandit un bâton de bois sur lequel est fichée une grosse tête de chien jaune en carton. Une corde est accrochée au collier de chien autour de son cou, et le jeune homme, qui vient derrière elle, en tient l’extrémité. Il porte aussi une énorme tête de chien sur la tête, une marionnette gigantesque, une « grosse tête » de carnaval. Les deux poussent des cris de chien, des cris de douleur. Puis vient l’homme plus âgé, qui tient un gros tambour, et qui bat un rythme aussi désordonné que les cloches de la vieille femme. Le son est fort bien que les personnages se découpent en tout petit sur le ciel. Ils ont l’air un peu ivres. (Une musique spécifique au quatuor)
PE sur les mêmes qui entrent par la droite dans le cadre, un peu après. Le jour s’est levé. La partie gauche du cadre est vide, ils viennent de l’esplanade JSA et se dirigent vers le village Choseon. Ils sont déchainés, font de plus en plus de bruit, comme si c’était l’objet même de la procession.
PM sur eux, ils passent devant la maison de Hayoun. Elle sort de sa maison, réveillée par le bruit. Elle est furieuse, une provocation. Elle les regarde arriver lentement, debout sur sa terrasse, eux la fixent également et ils ralentissent en passant devant elle. Elle attend quelques secondes puis, d’un seul coup, elle saute de sa terrasse, s’avance rapidement vers la jeune femme et arrache le petit tube du collier. Elle le tient dans sa main qui reste en l’air, et elle les toise. Ils continuent de la fixer puis se regardent entre eux, hésitent, et la vieille femme fait un signe du menton : ils reprennent leur marche processionnaire. Ils la contournent. Elle reste là, immobile au milieu de la rue. Les cloches et le tambour ont perdu leur virulence et les deux jeunes gens se taisent. Elle se tourne vers eux et les regarde s’éloigner, Elle tient toujours en l’air son poing serré sur le petit tube. Quand ils sont un peu éloignés, la jeune femme du quatuor pousse un cri de douleur de chien. Une dernière provocation. Elle reste devant sa maison à les regarder partir, Elle est toute tremblante, au milieu de la rue, le poing toujours levé, étonnée elle-même de sa propre action.

 

Matin tôt. Travelling silencieux (drone) à travers le village Choseon (nord et sud) absolument désert. Dimanche. Pas de touristes, personne ne travaille. Sentiment agréable de planer, sérénité, un peu de vent.

 

Matin. Elle est au lit, les yeux ouverts, Elle se tourne et se retourne. Elle allume. Dans sa main serrée, le petit tube. Elle ouvre la main, examine le tube, trouve comment l’ouvrir, puis se ravise et le revisse. Se lève, le met dans sa poche. Sort sur la terrasse où le bol du chien est resté renversé. Elle en ramasse le contenu, le met à la poubelle. Nettoie la terrasse. Elle jette un coup d’œil alentour. Elle rentre et se fait un café, sort s’assoir sur le banc. Prend le tube de sa poche. Attend un moment avant de le dévisser. En sort le petit papier, qu’Elle tient dans sa main encore un moment avant de se décider à le lire. S’immobilise un moment. Puis un sourire.

 

Matinée. Il se lève d’un bond, met un pantalon et se dirige pieds nus vers la terrasse, puis vers le trou creusé et rebouché la veille par le quatuor. Il finit d’aplatir le trou recouvert de terre avec ses pieds. Puis il attrape une pelle et commence à en creuser un nouveau juste à côté.

 

Après-midi. Youngha et Hayoun se promènent, désoeuvrés, dans le studio de cinéma. Des plans d’ensemble, on comprend mieux l’espace. Elle entre dans les maisons, certaines sont ouvertes, certaines fermées. Youngha, lui essaie de passer derrière les maisons, dans les interstices.

 

Crépuscule. La mare. Une dizaine de poissons au fond de la mare qui ont élargi leur course (plus de bocal invisible). La mare est maintenant pavée de carrelage blanc avec des motifs bleus, et est devenue un joli bassin de pierre. Des graminées autour, quelques fleurs, elle a été domestiquée. Une grenouille saute dans le bassin.

 

Minuit. Il est assis dans un des deux transatlantiques sur le toit du bâtiment du nord, l’échelle repliée à côté de lui. Il regarde le ciel, les étoiles, il semble parfaitement calme. Il regarde sa montre, dont le cadran s’illumine de petites lumières vertes qui deviennent bleues, puis rouges, et tournent autour du cadran. Il reste encore un peu assis, puis se relève et regarde autour de lui. On distingue un peu l’esplanade de la JSA, le bateau de corsaire, le nouveau bâtiment coréen et au fond, les ombres du village Choseon. Il dresse l’échelle au milieu du toit et grimpe dessus, sa lampe-torche autour du cou, tout en haut. Il regarde alentour dans le noir, le studio n’est éclairé que par la lumière de la lune. Il allume sa lampe-torche et éclaire le ciel, juste au-dessus de lui. Il décrit de petits cercles. Puis il commence à faire des signaux avec sa lampe, allumée/éteinte. Pas de réponse. Il s’obstine. Puis une petite lumière sur sa droite, qui répond aux signaux, allumée/éteinte. Il dessine un cercle, l’autre dessine un cercle. Une deuxième lampe s’allume qui fait la même chose. Il s’arrête, les autres s’arrêtent, et il entend des éclats de rire dans le noir.

Le jeune homme du quatuor
Vas te coucher c’est l’heure !

La jeune femme
Alors mon vieux, qu’est-ce que tu attends ? Au dodo. C’est l’heure pour toi ! Au dodo… Tu veux une berceuse mon petit chéri ?

Des éclats de rire et les 4 lampes-torches du quatuor s’allument et dessinent des ronds, petits et grands, dans un sens et dans l’autre. Lui reste au sommet de son échelle, immobile, sa lampe éteinte, il ne répond pas. Le silence est entrecoupé des éclats de voix et de rire du quatuor, qui se déchaine avec ses lampes, fait des effets de lumière et de plus en plus de bruit. Ils lancent des pétards, des feux d’artifice, et continuent de se moquer de lui. Il regarde tout autour de lui : devant lui les lumières du quatuor, à sa droite et sa gauche la nuit envahissante qui obscurcit tout, et derrière lui la forêt, toute noire. Il se tourne vers la forêt. Puis il entrevoit, à travers les arbres, une minuscule lumière qui s’allume et s’éteint. Il tourne résolument le dos à l’esplanade et au quatuor, et recommence à émettre des signaux lumineux, sa lampe allumée/éteinte.

On s’élève au-dessus de lui (drone), on tourne autour de lui, on monte encore, on voit le studio du sud, la JSA, le bateau de corsaire, la piscine, le village Choseon au fond, éclairés par les artifices du quatuor, on tourne puis on se dirige vers le bâtiment du nord, la forêt qui le borde, on passe au-dessus de la forêt, au ras de la canopée. De l’autre côté de la forêt, le studio du nord, le quartier chinois, coréen, japonais, occidental. Puis le village Choseon. Tout est vide et silencieux. On continue de monter, on commence à avoir une vue d’ensemble de la situation géographique, les studios nord et sud collés l’un à l’autre par la forêt.

 

FIN

 

 

1- Ed. La Fabrique, 2008.

2-Moments de la ritournelle chez Deleuze : chaos, territorialisation, déterritorialisation…

3-Période de l’histoire de la Corée, 1392 à 1910, dynastie Yi, retour du confucianisme, grand essor de la culture.

4-Le Janggu est un tambour dédié au Pansori, l'art coréen du récit chanté.
Pansori signifie chant du lieu public, du marché : Pan est la place publique dans les villages, sori, le chant ou le bruit, terme péjoratif qualifiant la parole ou le chant de quelqu'un qui, dans la hiérarchie sociale, n'a pas droit au respect. Ce genre est apparu au XVIIIe siècle, au cours de la période Choseon.

5-du lilas.

6-Ombre peu épaisse, vacillante, fournie par des arbres à feuillage maigre (acacia). Locution purement berrichonne…

7-Hauts chapeaux noirs. Voir + bas.

8-Champ entre les maisons bleue et jaune du quartier européen au nord.

9-Lieutenant-colonel Francois Borreill, commandant du bataillon français de l’ONU.

10-Réalisée pour le film éponyme de Park Chan-wook.

 

 

 

LIEUX ET EQUIPES DE TOURNAGE :

Les séquences avec Elle seront tournées aux Korean Film Studios, à Pyongyang. Les séquences avec Lui seront tournées aux Kofic Namyangju Studios près de Séoul. C’est le montage qui établira la contiguïté des deux principaux protagonistes, les deux acteurs ne pouvant se rencontrer.

Une équipe de tournage sera constituée dans chaque studio, avec des professionnels locaux, acteurs et techniciens.

Les séquences avec le GI seront tournées au Sud, dans le village Choseon reconstitué de Kofic. Les séquences avec le chien et le quatuor seront tournées au Nord et au Sud, dans les deux studios. Les quatre autres acteurs pourraient être chinois d’origine coréenne, et auraient ainsi la possibilité de se rendre au Nord et au Sud, dans les deux studios de cinéma.

La musique découpe le film en couplets et refrain : une partition, aussi. Une ritournelle (2). Tous les personnages parlent en coréen sous-titré français, sauf le soldat français, qui parle en français sous-titré coréen.

Ce scénario a reçu en 2015 l'autorisation de tournage de la Naegohyang Film Trading Co., Pyongyang.

 

Scénario de Christiane Carlut

RESUME



En Corée aujourd’hui.

Un homme (quarantaine) et une femme (trentaine) travaillent dans un studio de cinéma à ciel ouvert. Ils nettoient, réparent, repeignent les éléments de décor. Ils vivent dans la reconstitution d’un village Choseon, le village traditionnel coréen. Ils se croisent mais s’ignorent. Chaque matin ils vont travailler, et chaque soir, en rentrant, ils ramassent sur leur chemin des débris de bois et de métal qui se sont entassés sur le site pendant la journée. Elle les stocke dans des casiers, lui les enterre. Chaque matin, les débris disparaissent, chaque soir, de nouveaux réapparaissent. L'homme et la femme sont solitaires et semblent s’en accommoder. Lui est uniformément taciturne, elle est largement cyclothymique.

Le studio de cinéma n’est pas révélé d’emblée, mais progressivement, avec l’élargissement des cadrages et des activités des deux protagonistes.

Un endroit du village constitue un mur invisible mais infranchissable à leurs explorations. Près de ce point, une mare entourée d’arbres permet de contourner ce seuil. Seul un chien jaune peut aller et venir au-delà de ce point. C'est chien sauvage, qui vient d’arriver dans le village. Il cherche à manger. Il ne se laisse pas approcher, il sait qu’on en veut à sa peau. Le film commence avec l’arrivée du chien jaune dans le village et se termine avec son départ. Au loin, le chien aperçoit, de temps à autre, une biche à l'orée de la forêt.

Le soir, au crépuscule, ou parfois tôt le matin, une troupe de théâtre itinérante composée de 4 personnages (2 femmes de 20 et 70 ans et 2 hommes de 30 et 50 ans) arpentent la route unique qui sort du studio. Vêtus de costumes disparates et colorés, ils poussent devant eux des outils dans une brouette, parfois dans des paniers sur le dos (Gammanis). Contrairement aux deux protagonistes, ils sont très bavards et bruyants, parfois exaltés. Toujours pressés. Ils suivent leurs propres règles, difficiles à saisir. Ce sont eux qui, sans bruit, débarrassent les débris stockés ou enfouis par l’homme et la femme.

Youngha, pour enfouir ses déchets, creuse un jour un trou plus grand que d’habitude. L’eau affleure au fond. Il continue de creuser. A la surface de l’eau se reflète, derrière lui, la silhouette d’une femme. Il se retourne mais personne n’est là. Il cherche à la retrouver.

Hayoun, un soir, rencontre le chien et le suit. Elle découvre ainsi la mare qui contourne le mur invisible. Elle y vient chaque soir, avec le chien ou non. La mare est entourée d’arbres. Un arbre disparaît chaque jour, comme un compte à rebours. La profondeur de la mare diminue, jusqu’à devenir une flaque de quelques centimètres, découvrant les carreaux de faïence d'une ancienne maison).

Hayoun fait des rêves agités, des ombres glissent sur son lit la nuit, l’ombre du chien, l’ombre d’un homme. A son retour du travail, elle trouve parfois le chien assis devant sa maison. Elle tente de l’approcher mais il s’éloigne. Elle lui donne à manger. Il veut bien qu’elle le nourrisse.

Le gpe des 4 continue de transporter nuitamment les débris. Youngha découvre un endroit recouvert de débris de la guerre, bois brûlé, morceaux de métal, verre et plastiques. Il commence à les dégager, mais le gpe des 4 arrive, et sans un mot ni lui prêter attention, déblaie le site.

Le soldat français se réveille sous une maison, dans les ruelles du village Choseon. Il ne sait pas où il est, ni quand. Il se cache, se lamente sur le fait que son unité l’a abandonné. Il apparaît 3 fois. La première, il est perdu dans l’espace et le temps, il a perdu la mémoire. La deuxième, il sait où il est et quand, mais continue de se cacher. La troisième fois, il aperçoit le chien jaune au bout d'une rue du village et suit le chien.

Le groupe des 4 : les deux hommes portent une sorte de brancard en bois, sur lequel est posé une biche empaillée. L’un des hommes trébuche et la biche tombe. L’une des pattes est cassée (*). La vieille prend la patte cassée dans sa main et engueule sévèrement l’homme qui est tombé. Ils reprennent leur procession, ils chantent des chansons tristes à plusieurs voix, portent des lanternes, et se dirigent vers la forêt. Le chien passe, la jeune fille lui court après, la vieille lui jette des pierres.

Youngha se désole de ne plus voir la silhouette au fond des trous d’eau. Hayoun est de plus en plus stressée par ses apparitions nocturnes. La nuit suivant la procession du gpe des 4 avec la biche, elle visualise clairement le visage de Youngha qui dort. Celui-ci, dans son sommeil, esquisse un large sourire sans se réveiller.



(*) Renvoi aux animaux estropiés par les mines sur la DMZ : certains estiment le nombre de mines à 1 000 000, d’autres parlent de 10 000 000 de mines.